Sur un mur, cette phrase en forme de slogan: «Satire can hurt your feelings.» Car oui, c’est un fait, la satire peut heurter votre sensibilité. Tant mieux, d’ailleurs, car c’est aussi à cela qu’elle sert: bousculer les consciences, pousser à la réflexion en grossissant le trait. A Genève, Le Commun accueille Chappatte – Gare aux dessins!, une exposition qui voit le dessinateur du Temps, à travers son travail et celui de confrères internationaux, se pencher sur la liberté d’expression et la nécessité du dessin de presse, qui reste un bon baromètre pour mesurer la bonne santé d’une démocratie. «Sans l’humour, on est tous morts», affirme d’ailleurs avec ironie un personnage dessiné par le Genevois au lendemain de l’abominable attentat commis en janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Chronique: De la nécessité du dessin de presse

A l’origine de cette exposition, il y a la décision du New York Times, en juin 2019, de renoncer à la caricature politique. Pour Chappatte, qui collabore avec le prestigieux quotidien américain, il s’agissait là d’un inquiétant signal venant d’un pays où la liberté d’expression est défendue par le premier amendement de la Constitution. Le Genevois fustigeait alors dans un manifeste «un monde où la horde moralisatrice se rassemble sur les médias sociaux et s’abat comme un orage subit sur les rédactions. Cela oblige les éditeurs à prendre des contre-mesures immédiates, paralyse toute réflexion, bloque toute discussion.»

Version augmentée

Grande amatrice de dessin de presse, Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle (MBAL), contactait aussitôt Chappatte pour lui proposer un accrochage partant de son manifeste pour proposer un tour du monde des différentes pressions, menaces et condamnations qui pèsent sur les dessinateurs et caricaturistes. Chappatte – Gare aux dessins! ouvrira ses portes le 15 février 2020, avant de fermer quelques semaines plus tard pour cause de pandémie puis de rouvrir en juin. La voici qui débarque donc à Genève, et dans une version augmentée.

Sur l’exposition du Musée des beaux-arts du Locle:  Le crayon comme arme de résistance massive

Au rez du Commun, dans le Bâtiment d’art contemporain, les cimaises accueillent, c’était inévitable, un florilège de dessins réalisés par le Genevois sur le covid, ce premier grand événement mondial depuis la fin de la Deuxième Guerre. Le 16 décembre 2020, il montrait en une du Temps une infirmière posant à un patient une question en apparence toute simple: «Etes-vous disposé à vous vacciner contre une maladie potentiellement mortelle?» Réponse cinglante: «Plutôt mourir!» Ce dessin anticipait en quelque sorte le durcissement des fronts et l’explosion du mouvement antivax.

A l’étage, tandis que d’autres dessins de Chappatte montrent l’étendue de son talent, entre efficacité du commentaire et élégance du trait – voir ce Cervin littéralement mangé par des routes et des constructions pour illustrer le mitage du territoire (NZZ am Sonntag, février 2019). Et au centre de l’espace, de grandes toiles noires sur lesquelles sont imprimées des œuvres qui, à travers le monde, ont fait débat et ont vu certains dessinateurs menacés dans leur liberté d’expression et parfois même leur intégrité physique. Réécrit pour l’occasion, le manifeste signé par le dessinateur est comme un édito introduisant différentes rubriques consacrées à la censure exercées par le pouvoir et la religion ou à la puissance destructrice des réseaux sociaux.


Chappatte – Gare aux dessins!, Le Commun, Bâtiment d’art contemporain, Genève, jusqu’au 20 février 2022.

Visites guidées les dimanches 19 décembre, 16 janvier et 6 février à 14h30.

Le wokisme et l’humour: table ronde organisée en collaboration avec la Freedom Cartoonists Foundation et Le Temps, le mercredi 2 février à 18h, avec notamment Chappatte et Xavier Gorce (Le Point).


Musa Kart (Turquie)

«Gare au pouvoir!», prévient la première section du tour du monde proposé par l’exposition. En Turquie, Musa Kart en sait quelque chose. Dessinateur du quotidien d’opposition Cumhuriyet, il avait déjà eu maille à partir en 2005 avec Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre; le futur président avait porté plainte à la suite d’une caricature le représentant en chat. En juillet 2016, au lendemain de l’échec d’un coup d’Etat qui le visait, le politicien allait plus loin, faisant arrêter une dizaine de journalistes de Cumhuriyet, dont Musa Kart, pour «collaboration avec une organisation terroriste». Après neuf mois de prison et un appel rejeté, le dessinateur verra sa peine réduite de quatre à une année d’emprisonnement. En 2019, il ne peut pas venir à Genève recevoir le Prix international que lui attribue la Freedom Cartoonists Foundation.


Zunar (Malaisie)

C’est un triste record que bat en 2015 Zunar. Le Malaisien encourt alors une peine de 43 ans de prison – du jamais vu pour un dessinateur – pour avoir dénoncé une vaste affaire de corruption étatique. Assigné à résidence, il est accusé de sédition sur la base d’une loi de 1948 protégeant toute attaque envers le gouvernement. En 2016, alors que son procès a été repoussé, il reçoit à Genève le Prix international du dessin de presse. Deux ans plus tard, à la faveur de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement, il verra les poursuites à son encontre abandonnées… Mais le voici de nouveau depuis peu accusé de sédition. Au classement mondial de la liberté de la presse 2021 établi par Reporters sans frontières, la Malaisie occupe une piètre 119e place… mais loin devant la Chine, 177e sur 180.


Gábor Pápai (Hongrie)

En pleine pandémie de Covid-19, la médecin-cheffe du Centre national de santé publique hongrois affirme au printemps 2020 sans broncher que l’énorme majorité des décès est due à des pathologies préexistantes. Gábor Pápai publie alors dans le quotidien Népszava une caricature montrant cette professionnelle se demander si Jésus ne serait pas lui aussi décédé d’une comorbidité… Allié du président Orban, le Parti populaire démocrate-chrétien accuse aussitôt de blasphème le dessinateur, qui se verra condamné pour «atteinte à la dignité humaine du plaignant et à sa foi religieuse». Ou comment faire passer une censure politique sous le coup de la religion. Une triste première dans un Etat membre de l’Union européenne.


Ann Telnaes (Etats-Unis)

«Gare aux réseaux sociaux!» annonce également l’exposition créée au Locle. Ann Telnaes en a fait l’amère expérience… En décembre 2015, elle caricature le sénateur Ted Cruz exhibant deux singes dressés, référence à une vidéo promotionnelle dans laquelle le candidat aux primaires républicaines mettait en scène ses deux petites filles, ce qui lui vaudra des accusations d’instrumentalisation des enfants. Les partisans du Texan déclenchent alors une tempête de dénigrement de la dessinatrice qui verra le débat déraper. C’est moins le dessin d’Ann Telnaes que son statut de femme qui sera attaqué, avec des messages allant jusqu’à des appels au viol, poussant le Washington Post à retirer la caricature litigieuse. Et la lauréate du Prix Pulitzer de s’inquiéter publiquement du pouvoir de nuisance des réseaux.


Xavier Gorce (France)

«Gare aux rédactions frileuses!» En janvier 2021, alors que l’actualité littéraire impose l’inceste dans les débats de société, Xavier Gorce entremêle dans un dessin mettant en scène ses célèbres manchots ce thème sensible et les questions de genre. Jugé par beaucoup comme transphobe et insultant envers les victimes d’inceste, le dessin est retiré et la directrice de la rédaction du Monde présente des excuses publiques. Se sentant désavoué par son employeur, Xavier Gorce démissionne séance tenante – il travaille aujourd’hui pour Le Point et a récemment signé une série de dessins pour Le Temps. Quoi qu’on puisse penser de la caricature incriminée, il y a là une dangereuse avancée de la cancel culture – effacer toutes les traces de litige plutôt que de lancer un vrai et sain débat d’idées.


Martial Leiter (Suisse)

Parfois aussi, «gare à l’autocensure!». En 1975, le magazine L’illustré, aujourd’hui fringuant centenaire, commande à Martial Leiter un portrait du conseiller fédéral Kurt Furgler. En grand artiste qu’il est, le Neuchâtelois accentue les traits du Saint-Gallois, allonge exagérément son visage. «Dessiner un conseiller fédéral avec une tête de mort, c’est vraiment insultant», déclarera publiquement le rédacteur en chef de L’illustré en refusant le dessin, qui sera alors repris par le journal satirique La Tuile. Il fut un temps où, en Suisse, s’attaquer à l’armée, aux banques et au Conseil fédéral était mal vu. Mais les temps changent… «Aujourd’hui, s’amuse Martial Leiter, cité dans l’exposition, les politiciens sont tout fiers d’exhiber une caricature d’eux-mêmes dans leur bureau.»