Photographie

Genève hors des clichés (re) battus

La Cité de Calvin a invité huit photographes à poser leur regard sur ses quartiers. L’exposition prendra corps sur les affiches publicitaires de la ville

Genève hors des clichés(re)battus

Images La Cité de Calvin a invité huit photographes à poser leur regard sur ses quartiers

L’exposition prendra corps sur les affiches publicitaires de la ville

La gare Cornavin, comme toutes les autres, est un point de rendez-vous. Ils se sont retrouvés dans le couloir central, juste à côté du kiosque d’information. Il y a un petit blond, une femme en boubou, un homme en costume pianotant sur un portable. Entre eux, un papier s’envole. Ils sont des citoyens de Genève, attrapés dans le cadre d’une carte blanche au long cours confiée à huit photographes de la cité. Leurs portraits ont été placardés sur les murs des CFF dans la nuit de lundi à mardi. D’autres suivront. Les passants ne semblent pas les voir, taches bigarrées au milieu d’enseignes multicolores. Bientôt, dès le 6 octobre, ce seront 193 panneaux publicitaires et électoraux répartis dans toute la ville qui afficheront 300 autres images.

«La représentation de Genève est assez figée, entre parcs et jet d’eau. Nous cherchions un moyen de montrer la cité différemment et d’illustrer ses diverses facettes, souligne Josefine Trebeljahr, responsable de l’unité information et communication de la Ville. Nous avons songé à des cartes blanches photographiques, permettant de sortir des préjugés sur les quartiers.» Huit photographes ont été mandatés pour une période de six mois, début 2014. Charge à chacun, dans un périmètre bien défini, de produire mensuellement douze à quinze images, destinées à alimenter le fonds iconographique local.

Parmi les centaines de clichés reçus se dessinent huit regards, huit sensibilités. Aux Eaux-Vives, Magali Dougados joue des lignes et prélève des détails, rendant l’identification des lieux souvent impossible. Ici, des robes rouges dans une vitrine. Plus loin, des boucles blondes et une voiture noire. Là-haut, un croisillon de fils électriques. «J’ai commencé par me rendre dans les endroits que je fréquente habituellement, puisque c’est mon quartier. Puis je me suis laissé surprendre, je me suis promenée comme dans un lieu inconnu, levant les yeux et m’arrêtant sur des éléments graphiques, parfois abstraits», explique la trentenaire, diplômée des Beaux-Arts de Nîmes et de l’Ecole de photographie de Vevey.

Julien Gregorio, lui, auteur d’un très beau livre sur les squats de la région, livre une vision onirique des Grottes, peuplée de fées et d’au moins un lutin. «J’ai eu envie de montrer les gens, parce que c’est un quartier dans lequel l’investissement est très fort. Il y a beaucoup d’initiatives et d’autogestion», note le cofondateur de l’agence Phovea. A la Servette, Emmanuelle Bayart aussi se concentre sur les habitants, de la boulangerie à une réunion de grands-mères bénévoles. «Comme je ne connaissais pas le quartier, l’unité d’action communautaire a été ma porte d’entrée. J’ai suivi leurs repas d’aînés, leurs ateliers de couture ou d’aide à l’écriture. La contrainte la plus importante, finalement, a été de rendre un nombre conséquent d’images chaque mois. Moi qui suis très sélective et ne travaille jamais en grandes séries, j’ai dû aller vers plus de légèreté», admet la Franco-genevoise, diplômée de la HEAD. La jeune femme a été enthousiasmée à l’idée de se lancer dans une enquête photographique, dans la lignée de la mission de la Datar qui embaucha Raymond Depardon, Lewis Baltz ou Gabriele Basilico dans les années 1980 en France.

Patrick Lopreno, le seul à avoir travaillé en noir et blanc, avait à cœur de dépasser les clichés qui collent à son quartier. Dans le plus pur style de la street photography passent une vieille dame, un ado, la femme en boubou évoquée plus haut. «L’émission de la RTS sur les Pâquis, qui a fait grand bruit, est l’antithèse de ce que je voulais produire. Je n’ai montré aucun flic, aucune prostituée. Je ne voulais pas tomber dans le glauque. En revanche, ce projet m’a permis d’aller vers les gens du temple, qui font un boulot énorme pour la sécurité. Ils accueillent beaucoup de cas sociaux et il n’y a jamais un problème chez eux», argue le trentenaire autodidacte.

L’une des difficultés, pour chacun des reporters, a été de concilier leur liberté artistique avec l’enjeu devenu majeur du droit à l’image (lire ci-dessous). Patrick Lopreno, ainsi, a pris garde de ne pas photographier de dealers dans les rues proches de la gare. Julien Gregorio a privilégié les têtes tournées et veillé à demander les autorisations des habitants en cas de portrait frontal: «Il n’est pas facile de photographier des gens et d’imaginer qu’ils vont ensuite se voir en grand dans la rue. Je gardais toujours cela à l’esprit. En même temps, ce yo-yo entre ce que l’on photographie et ce que l’on redonne au sujet, puisque le public est lui-même le sujet de l’exposition, est très intéressant.»

Très vite, favorisée par l’arrivée de Sami Kanaan à la Culture, l’idée d’une exposition s’impose, comme de l’ancrer dans l’espace public. La Société générale d’affichage cède ses panneaux et Ariane Pollet, commissaire indépendante, est chargée de donner une cohérence à l’ensemble. «Chaque photographie a été choisie en fonction de son emplacement dans la ville. Nous avons parfois joué sur le trompe-l’œil, ou au contraire sur un effet de distanciation, en installant par exemple une image de nature sauvage dans un espace très urbanisé. Les lieux où l’on passe très vite, en voiture notamment, supposent des clichés très forts, immédiatement lisibles. Les endroits de promenade permettent plus de poésie», énumère la spécialiste.

Hormis la gare, lieu de passage et point d’entrée dans l’exposition, chaque photographe affiche sa série dans le quartier dans lequel il a travaillé. «Accroché par un élément de décor qu’il connaît, un œil familier est plus apte à se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle publicité», estime Ariane Pollet. Afin d’éviter tout amalgame avec les réclames habituellement présentées à ces endroits, les photographies ne porteront que la mention de leur auteur et le nom du projet: Vis-à-vis. Point de logo de la Ville de Genève, qui a déboursé 94 000 francs pour l’opération, dont 3600 francs revenant à chaque photographe.

Un deuxième volet invite tous les habitants à envoyer leurs clichés de la ville à la Ville, pour multiplier les regards.

Vis-à-vis: Julien Gregorio, Patrick Lopreno, Emmanuelle Bayart, Elisa Larvego, Aurélien Bergot, Nicolas Schopfer, Carole Parodi, Magali Dougados. Dès maintenant dans la gare Cornavin et du 6 au 19 octobre dans les quartiers de Genève. http://www.ville-ge.ch/culture/expo-visavis

«Je me suis laissé surprendre, je me suis promenée comme dans un lieu inconnu, en levant les yeux»

«Chaque photographie a été choisie en fonction de son emplacement dans la ville»

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