Les secrets de Genève (1/5) 

A Genève, le coffre diabolique de l’archiviste d’Etat

La serrure de ce meuble en bois ferré cache un piège redoutable. Construit en 1789, ce coffre n’a jamais été forcé. Il contient aujourd’hui des trésors insoupçonnés qui méritent une protection toute particulière

Cambrioleurs de tous poils, ne vous aventurez surtout pas à forcer la serrure de cet ancien coffre-fort. Discrètement niché dans le bureau de l’archiviste d’Etat, en Vieille Ville de Genève, celui-ci est armé d’un piège à toute épreuve. L’imprudent qui tenterait sa chance sans avoir les clés nécessaires et sans connaître les multiples étapes secrètes verra se refermer sur son poignet d’impitoyables mâchoires en fer. Cette armoire sécurisée, réalisée en 1789, est l’œuvre d’un Allemand dénommé Staib. Aujourd’hui encore, son intérieur richement ouvragé recèle des trésors insoupçonnés.

Conçu pour abriter l’argent et les documents de la Chambre des comptes – vénérable ancêtre du département des finances – le coffre dispose de trois serrures alignées à la verticale et dissimulées par autant de caches.

 Il faut encore trouver et presser un bouton pour les découvrir, puis insérer les deux premières lourdes clés en haut et en bas. Au centre, la dernière serrure se dévoile en tournant un soleil qui orne la porte. Dans le bon sens, bien sûr, sinon rien ne marche. Deux étapes, particulièrement malicieuses, restent à franchir en plaçant à sa juste position (on n’en dira pas plus) une des aiguilles ainsi qu’un trèfle. C’est alors seulement que la troisième clé peut être actionnée sans déclencher le mécanisme infernal.

Un cousin du piège à loup

Si toutes ces conditions ne sont pas réunies, le malheureux voit son bras happé par une sorte de piège à loup. Impossible de s’en dégager tout seul. Il faut d’autres mains pour appuyer sur les boutons qui permettront la délivrance. A l’époque, trois magistrats, détenant chacun une des clés, devaient être présents pour ouvrir le coffre. Une forme ancienne de la multiple signature. Tout passage laisse aussi une trace sur un cadran, histoire d’éviter les cachotteries d’Etat. Quant à attaquer ce bois ferré au marteau, c’est peine perdue.

Pour sa restauration, dans les années 30, le meuble a été confié aux spécialistes de l’école d’horlogerie, seuls capables de démonter et remonter pareil mécanisme. Il n’a jamais été forcé en plus de deux siècles d’existence. Une quatrième clé, encore plus énorme et surtout plus longue pour éviter toute mauvaise surprise à l’utilisateur, fait office de passe-partout qui neutralise d’emblée la cruelle issue. C’est celle dont se sert désormais l’archiviste cantonal, Pierre Flückiger, pour ne pas prendre de risque inutile. La légende dit qu’un de ses prédécesseurs, qui voulait filmer le spécimen, s’était fait prendre en tentant le diable. 

L’arme cloutée du brigand

Le plus incroyable reste à venir. Depuis que cette armoire fortifiée a été mise au service de la mémoire de Genève, et qu’elle est passée par la fenêtre à l’aide d’une grue pour entrer dans l’ancien arsenal (c’était en 1972), son intérieur recèle des documents et objets autrement plus précieux. Pierre Flückiger, intarissable sur l’histoire de chacune de ces pièces, les pose une à une sur sa table. Elles sont uniques, fragiles, particulièrement protégées, et ne sont pas à disposition du public. Commençons cet inventaire pas du tout comme les autres.

Comme tout coffre qui se respecte, celui-ci contient forcément une arme. Pas un fusil, ni un couteau, mais un bois clouté. Il s’agit d’une très vieille pièce à conviction. Cet objet appartenait au jeune brigand François Rosay, qui terrorisa la région à la fin du XVIIIe. Jugé pour vols, violences et assassinat, il fut condamné à mort à l’âge de 22 ans.

De l’étage supérieur, Pierre Flückiger sort le plus ancien de tous les documents des archives cantonales. La date apposée est le 21 février 912, 23e année du règne de Rodolphe Ier de Bourgogne. Il s’agit d’une donation. La comtesse Eldegarde offrait ses terres de Satigny à un prieuré afin que les moines disent des messes en mémoire de son défunt mari. Quatre formules diplomatiques révèlent que le document est sans doute un faux, total ou partiel, précise l’archiviste. Celui-ci a dû être écrit deux siècles plus tard et antidaté. Quelle que soit la raison de cette supercherie, probablement déjà fiscale, le parchemin décrit quelque chose de vrai: l’utilisation de la terre et l’existence de ce vignoble qui remonte donc au moins au XIe siècle.

Michel Servet et la vermine

Extrait du coffre, un tas de feuillets procure un frisson. La procédure contre le médecin et théologien Michel Servet, condamné par le Conseil des Deux-Cents de Genève pour avoir notamment refusé le dogme de la Trinité. Cet épais dossier, restauré pour arrêter les ravages du vieillissement, réunit les documents du procès et les lettres signées «votre pauvre prisonnier».

D’une écriture moderne et très lisible, Michel Servet se plaint de ses conditions de détention (un thème récurrent), se dit couvert de vermine et maintient sa controverse avec Calvin. Jusqu’au bout. Il sera brûlé vif pour hérésie en 1553. Nul doute aux yeux de Pierre Flückiger: «Ce document est celui qui a le plus de poids historique.» Il mérite assurément la protection des mâchoires de fer. De même que les fiches de paie de Jean Calvin.

Le renoncement de Jean-Jacques Rousseau

Une nouvelle pépite sort des entrailles du coffre. Un titre de noblesse accordé en 1579 à la famille Revilliod, dont le descendant, Gustave Revilliod, a fait construire et légué le Musée de l’Ariana à la Ville. Le document est frappé du sceau très coloré de l’empereur du Saint-Empire romain germanique avec les armoiries de toutes ses possessions.

Avec cette autre pièce, le ton est davantage à la polémique. Une lettre manuscrite de Jean-Jacques Rousseau, datée de 1763, annonce un renoncement: «J’abdique à perpétuité mon droit de Bourgeoisie et de cité dans la Ville et République de Genève.» Le philosophe, ulcéré d’apprendre que son ouvrage Emile ou De l’éducation a été saisi chez l’imprimeur, lacéré puis brûlé en place publique, exprime ainsi sa déception au syndic: «Mais, Monsieur, ma Patrie en me devenant étrangère ne peut me devenir indifférente; je lui reste attachée par un tendre souvenir, et je n’oublie d’elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours et voir augmenter sa gloire.»

Le coffre conserve aussi le contrat d’apprentissage d’horloger du jeune Rousseau. Celui-ci a été passé devant notaire. Le maître devait s’engager à nourrir, former et habiller l’apprenti et la famille de celui-ci, en l’occurrence l’oncle auquel il avait été confié, s’engageait à payer pour tout cela. «Il a été logé mais surtout battu», précise l’archiviste.

La bible de l’anarchiste et le faux de Mussolini

Une simple boîte qui ne paie pas de mine. Et pourtant. Pierre Flückiger en extrait une bible, de la correspondance et un porte-monnaie. Ces affaires appartenaient à Luigi Lucheni, le jeune anarchiste italien qui assassina l’impératrice d’Autriche, Elisabeth de Bavière, plus connue sous le nom de Sissi, en 1898, sur le quai du Mont-Blanc. Condamné à la perpétuité pour son crime, il fut retrouvé pendu, le 19 octobre 1910, dans sa cellule de la prison de l’Evêché, à Genève, et ces objets récupérés sur place.

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D’autres documents, placés dans ce même coffre, témoignent de l’histoire plus récente et d’une surveillance policière toujours active à Genève. Le révolutionnaire russe Leon Trostky faisait ainsi l’objet d’une attention toute particulière de la Sûreté. On découvre un rapport de voisinage, un rapport de renseignement de 1909 ainsi qu’une lettre de la Confédération, datée de 1916, qui demande expressément de refouler l’indésirable si celui-ci se présente à la frontière. Lénine aussi a un dossier personnel.

L’archiviste brandit un passeport. Pas n’importe lequel, évidemment. Il appartenait au jeune Benito Mussolini. Le futur Duce, encore dans l’expérience du socialisme, avait falsifié ce document pour se vieillir et pouvoir ainsi venir travailler comme maçon à Genève et à Lausanne. Il fut vite inquiété par les autorités et n’échappa pas longtemps au radar policier. Les archives du contrôle de l’habitant contiennent son dossier d’expulsion daté du 15 avril 1904. Celui-ci arbore un dessin très original représentant une tête de chien qui tend une enveloppe.

Scènes de crime et pièces à conviction

D’autres pièces à conviction, qui ont marqué l’histoire judiciaire, sont à chercher ailleurs. Impossible de résister. Il faut suivre Pierre Flückiger dans les combles où s’empilent registres et merveilles. Parmi celles-ci, deux reconstitutions de scènes de crime. Le premier dessin date du XVIIIe. Un jeune homme avait trébuché avec son arme de chasse, le coup était parti et avait tué son ami assis sur des latrines. Les juges condamnèrent finalement le tireur à deux mois de prison domestique. Sans doute l’ancienne forme des arrêts domiciliaires.

La seconde reconstitution, une vue d’en haut, fait l’objet d’une aquarelle. Datée de 1820, elle représente un bourgeois, le sieur Corboz, assassiné à l’heure du repas dans sa demeure de Plainpalais. La servante gît aux côtés du maître de maison, dans une mare de sang. Le mobilier et la nourriture sont dessinés dans leurs moindres détails.

Au fond de ce dédale, caché dans un tiroir, le masque de Mitterrand qu’avait utilisé le ravisseur de la fille de Frédéric Dard. Au-dessus, une petite valise, remplie de flacons et autres fioles, nous ramène à une des affaires les plus disputées du XXe siècle. Ces produits appartenaient à Maria Popesco, jeune Roumaine de bonne famille. Elle fut condamnée à la réclusion à perpétuité, en 1946 par la Cour d’assises, pour avoir empoisonné à l’aide de barbituriques sa belle-mère, sa femme de chambre, et, sans parvenir à ses fins, son beau-père. Elle, qui nia toujours en vain face aux juges, obtiendra la grâce du parlement après onze années de détention.

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Gardien du temple, Pierre Flückiger s’inquiète pour ce patrimoine stocké dans des conditions de conservation très problématiques et exposé à tous les risques. Un projet prévoit leur transfert sur un site spécialement aménagé. Le coffre-fort au piège de fer devra suivre cette migration forcée vers plus de sécurité.


Destin futuriste pour le patrimoine historique

Températures inappropriées, humidité trop élevée, champignons à l’affût, infiltrations d’eau, risque d’incendie et de catastrophe majeure, le cœur historique des archives d’Etat est très loin de répondre aux exigences minimales requises pour la conservation d’un tel patrimoine historique. Si tous les documents étaient mis en rang, cela représenterait trente kilomètres de papier. Sans compter les objets qui racontent aussi Genève. L’ensemble a dû de plus être dispersé sur plusieurs sites, faute de place suffisante à l’ancien arsenal de la rue de l’Hôtel-de-Ville.

On comprend mieux l’inquiétude de François Longchamp, président du Conseil d’Etat, bien décidé à faire aboutir un projet qui mettra ce trésor à l’abri du danger tout en le rendant plus lisible et plus accessible au public. Le Grand Conseil a déjà accepté le crédit d’étude de 3,7 millions de francs pour un projet qui devrait, au total, coûter quelque 50 millions. La Fondation Hans-Wilsdorf s’est engagée à prendre en charge la moitié de cette somme en posant une seule condition. Que le chantier puisse démarrer d’ici à 2020.

Penser la numérisation

Une échéance qui n’inquiète pas le président du gouvernement. «Le concours d’architecture est en cours avec un délai de restitution pour cet automne», précise-t-il. Si tout se passe bien, le crédit de construction sera voté avant la fin de la législature. Le site choisi est celui de l’actuel arsenal, rue de l’Ecole-de-Médecine, à deux pas de l’université. Le bâtiment devra être transformé et des dépôts seront construits dans les sous-sols.

Au-delà du cadre, ce déménagement est aussi une occasion de repenser le concept. «J’ai mandaté un comité scientifique pour mener la réflexion. Il s’agit de savoir comment mettre en valeur le bâtiment et surtout définir ce que sera l’archivage de demain en termes de numérisation et d’ouverture au public», ajoute François Longchamp.

Ce groupe, piloté par le directeur du Musée international de la Croix-Rouge Roger Mayou, compte dans ses rangs le grand spécialiste de l’intelligence artificielle, Frédéric Kaplan, titulaire de la chaire des Humanités digitales de l’EPFL. A Genève, l’Avenir du passé (c’est le nom de l’association constituée pour ce partenariat public-privé) est entre de bonnes mains.

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