Scènes

A Genève, la colère des deux Nina

Au Théâtre Pitoëff, une femme révoltée évoque Nina Simone et fustige une société encore largement inégalitaire. Stimulant

Elle est en colère, Nina. Et sa colère est salutaire. Elle condamne avec force une société patriarcale qui qualifie encore aujourd’hui de monstrueuses des femmes qui souhaitent simplement exister en grand. Ecrit par Julie Gilbert à l’invitation du metteur en scène Jérôme Richer, Je ne suis pas la fille de Nina Simone mêle la vie de la chanteuse noire américaine à la vie d’une jeune généticienne slovaque, Nina, ainsi baptisée par sa mère en raison de sa passion pour l’artiste.

La situation? Une chambre d’hôtel d’Atlantic City, la ville où Nina Simone a débuté, dans laquelle Nina se confronte au fantôme de la pianiste et dynamite le couple qu’elle forme avec Nico. Un rôle parfait pour Olivia Csiky Trnka, joli minois de moineau, jambes de fuseau, qui fulmine sur la scène du Théâtre Pitoëff.

Mathieu Ziegler est Nico. C’est lui qui entame les joutes de la soirée. Pour mieux se taire après. En mode impro, cet entrepreneur à qui tout réussit peste contre la «chambre pourrie» de l’Eldorado Hotel. Il a cherché à en changer et la direction l’a éconduit. Il est hors de lui. Face à la déferlante, Nina argumente un peu, puis semble se résigner. Pour mieux exploser après.

Nina fouette, fustige, foudroie

Dans une structure qui rappelle Clôture de l’amour, magnifique duo-duel de Pascal Rambert où un couple s’assassine en deux blocs – lui d’abord, elle ensuite –, la parole procède par monologue. Avec un net avantage pour la femme.

Figure de la révolte, Nina fouette, fustige, foudroie. Tantôt elle évoque des épisodes de la vie de Nina Simone – ses premiers pas de chanteuse au Midtown Bar and Grill, sa mobilisation en faveur des droits civiques des Noirs américains, le soir où elle a dansé nue dans une discothèque ou encore sa manière insolite de saluer telle une biche traquée. Tantôt, elle parle de son ressenti de scientifique dans des labos machos. Mais rarement, le personnage imaginé par Julie Gilbert et dirigé par Jérôme Richer quitte le registre de la colère. Et c’est revendiqué.

Ce serait trop simple de dire «je suis fatiguée», explose Nina. Cette «réplique de merde qui est dans tous les films. Quand la femme a bien pété un plomb. Elle finit par dire: «je suis fatiguée» et son visage est beau, parce que c’est un moment où la femme se rend, alors il est beau.»

De grosses géantes

Auteure de théâtre, mais aussi scénariste pour le cinéma et la TV, Julie Gilbert évolue également dans un monde d’hommes. Derrière Nina, on sent son regard à elle. «On est toutes des géantes», s’exclame encore la jeune femme. «Des grosses grosses géantes dans des corps tout petits petits […]. Fermant nos chemisiers pour que nos âmes de géantes restent bien intériorisées.»

Et Nico? Il tente un rapprochement en esquissant des pas de danse sur «I wish I knew how it would feel to be free», mais résiste difficilement à l’assaut. De guerre lasse, il s’en va filmer les coulisses et les loges, avant de s’en aller tout à fait. Le couple égalitaire reste encore à inventer, disent Jérôme Richer et Julie Gilbert.


Je ne suis pas la fille de Nina Simone, jusqu’au 23 février, Théâtre Pitoëff, Genève.

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