Scènes

A Genève, Cyril Kaiser fait fondre les cœurs

En montant «L’Ours» avec deux marionnettes style muppets, le metteur en scène redouble le trouble. Le public de L’Alchimic, à Genève, succombe au charme de ce quatuor qui finit transi

Un ours à deux têtes, ou plutôt à quatre têtes, pour faire fondre les cœurs! Cyril Kaiser, amoureux des marionnettes et de Tchekhov, redouble le trouble sur la scène de l’Alchimic, à Genève. D’un côté, le face-à-face rugueux d’une veuve et d’un créancier incarné par des poupées dans le style muppets, avec de grandes bouches qui clappent et des yeux allumés. De l’autre, le flash inattendu entre les deux manipulateurs, joués par Nicole Bachmann et Pierre-Isaïe Duc, qui vaut au public genevois le baiser hollywoodien le plus long de l’histoire du théâtre… Au bout, une jolie métaphore de l’amour plus fort que la colère et le remords.

Sacré Cyril Kaiser! Son enthousiasme et sa foi dans un théâtre lyrique et rieur en fait une exception dans la ville de Calvin. C’est que le metteur en scène vient du haut, de la Chaux-de-Fonds, et n’a rien perdu de sa candeur en devenant comédien à Genève et enseignant de diction.

Récemment, on l’a vu dans un solo touchant et captivant où l’artiste prend les traits d’un timide intellectuel qui entre en transe en évoquant ses auteurs préférés. Tchekhov, donc, mais aussi Molière et Ionesco. La passion du Théâtre de Charles Chopard est un régal de pédagogie à l’action. Kaiser, alias Chopard, dit ou plutôt vit le sous-texte du Misanthrope, des farces russes et de La Cantatrice Chauve avec un tel feu que chaque nervure des partitions s’embrase sous nos yeux.

Souffle coupé

Ici, dans L’Ours, l’acmé est moins explosive. Tout se passe dans les regards furtifs, le souffle coupé, les rapprochements froissés. La situation? Smirnov, un propriétaire foncier, arrive excédé chez Popova, riche veuve éplorée, pour lui réclamer l’argent qu’elle lui doit. Au fil du face-à-face musclé et bien malgré lui, le métayer tombe amoureux de sa proie. C’est que la belle n’hésite pas à se battre en duel au pistolet, une arme qu’évidemment elle ne maîtrise pas…

Autre inconséquence à l’actif de la jeune rentière? Sa résolution à n’aimer aucun autre homme que son époux décédé. Smirnov saura assouplir cette position. Mais Tchekhov n’est pas sexiste, car le créancier doit lui aussi se dédire. Au début du duo-duel, il est résolu à ne jamais s’attacher? La suite le fera aussi mentir…

Ce qui plaît, c’est le cache-cache amoureux entre ces deux contrariés du cœur. Qui est ici doublé. A côté des marionnettes magnifiquement expressives de Christophe Kiss (qui signe aussi l’astucieux décor roulant), les manipulateurs connaissent la même montée d’émoi. Et c’est charmant. Mais d’abord, on est saisi par l’adresse des deux acteurs romands. Devant tant de précision et de vie transmise aux poupées, difficile d’imaginer qu’ils fêtent leur baptême de manipulateurs. Rage, sensualité, scepticisme ou fragilité, les humeurs des personnages s’affichent au mouvement près.

Le plus long des baisers

Ce moment, par exemple, où la marionnette de la veuve, au comble du deuil, danse avec sa manipulatrice et passe «sa» main dans les cheveux de la comédienne. Ou l’apprentissage du tir au pistolet. Quand Smirnov se rapproche de Popova, c’est un quatuor entier qui s’échauffe et décolle. Puis vient le point d’éclipse des poupées. Quand elles ne sont plus que spectatrices un peu pantelantes, déjà désincarnées, du plus long des baisers. Là, le théâtre s’efface devant la vie et les jeunes spectateurs sont ravis.


«L’Ours». Jusqu’au 20 décembre, Théâtre Alchimic, Genève.

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