Quand on parle, dit-on nos propres mots ou les mots des autres? Et la place que nous occupons, est-ce bien celle qui nous sied ou celle imposée par la société? Sans oublier le temps que l’on prend, ou pas, le silence que l’on fait en nous, ou pas. Et ce corps, souvent oublié, lui donne-t-on son juste rôle, sa juste densité?

Ces questions, essentielles et existentielles, un ours en peluche et une fée manga se les posent avec poésie et facétie au Théâtre du Grütli jusqu’à samedi. Et rien que pour rencontrer – ou retrouver – Esperanza Lopez et Txubio Fernandez de Jauregui, deux clowns métaphysiques proches de la compagnie Alakran, le spectacle Hay alguien ahi? vaut le déplacement. Maquettes humaines, musique mongole, glissade animale et pétards à foison: leur approche du questionnement fait boum et ouvre large les horizons.

70 minutes, pas une de plus!

Tout commence avec une alarme. Celle qu’Espe Lopez (c’est ainsi qu’on l’appelle) enclenche au début des festivités, car les drôles, qui ont répété un «spectacle baroque de 3 heures et demie-4 heures» ont reçu la consigne de la direction du Grütli que la soirée fera 70 minutes, pas une de plus. Cette ruse permet d’aborder d’entrée la notion du temps compté. Un stress que l’on éprouve tous et provoque notre immédiate sympathie envers ces deux pitres «brimés».

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Le partage et l’humilité sont d’ailleurs au cœur de la démarche d’Esperanza Lopez et Txubio Fernandez de Jauregui. Sans fard, Txubio évoque ses 60 ans et la retraite précaire qui l’attend. Raison de plus pour enfiler sa tête d’ours et se secouer sur le tube Daddy Cool. Le disco, voilà une bonne claque à l’austérité!

Pas Kafka, pitié!

Le comédien avoue aussi une passion pour les citations. «Si tu n’es pas amoureux, reste chez toi parler avec ton frigo.» Ou, écrite sur un morceau de papier, filmée et projetée sur un écran: «Il n’y a rien à faire, cependant, il faut continuer.» Ou encore: «Il y a un malentendu et ce malentendu sera la chute.» Mais là, Esperanza s’insurge: «Ah non, pas Kafka. Kafka ça casse l’ambiance!»

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La dynamique «qui aime bien châtie bien» permet au duo d’aborder les thématiques graves en toute légèreté. Sur le corps, par exemple, les deux clowns livrent un slam dansé qui passe en revue les différents états et étapes de notre enveloppe. «Vis ce corps double menton», lance Espe évoquant les aléas du vieillissement.

On casse tout et on recommence!

Sur le silence, ensuite. La comédienne filme une magnifique comédie humaine – une maquette de petites figurines qui regardent la mer, rêvent parmi les fleurs, sont assises au bord d’un verre, etc. – tandis que Txubio essaie, sans succès, de se taire, provoquant à chaque rechute l’hilarité du public. Avec ces deux désespérés joyeux, on est toujours dans cet aller-retour entre profondeur et humour. Comme dans la scène ultime qu’il ne faut pas dévoiler, mais qui raconte les ruines pour mieux redémarrer…

A la fin de la soirée, on ne sait toujours pas qui on est, mais on sait qu’on a le droit de ne pas savoir et c’est déjà un grand progrès!

Hay alguien ahi?, Théâtre du Grütli, Genève, jusqu’au 30 avril.