Scènes

A Genève, dans les pas de deux divas du théâtre romand

Laurence Montandon, sa douceur amusée, Jane Friedrich, sa gouaille de flibustière. Au Poche, dans un Beckett fantomatique, on retrouve avec un immense plaisir les deux comédiennes septuagénaires

Il y a des propositions ténues au dehors, qui bouleversent à l’intérieur. Pas, à voir au Poche dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève, appartient à cette catégorie. Deux grandes comédiennes romandes, Laurence Montandon et Jane Friedrich, y jouent deux figures figées imaginées par Samuel Beckett. Une mère très âgée et une fille sans âge. L’une est impotente, mais encore en verve, l’autre est à son chevet, garde-malade assidue, mais déjà éteinte. La cadence de ce spectacle plongé dans la pénombre? Neuf pas que la fille fait, aller-retour, incessamment, dans un couloir de lumière qui évoque un tapis. «Le mouvement seul ne me suffit pas, il me faut la chute des pas», dit-elle, fantôme tout entier contenu dans ce continuum. On sourit, car Beckett n’est pas un triste sire. Il parle de la mort, de l’effacement, du temps révolu, avec, toujours, une tendresse au cœur.

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Laurence Montandon et Jane Friedrich ont chacune plus de cinquante ans de théâtre derrière elles. Chapeau bas. Elles ont joué avec Benno Besson, Matthias Langhoff, François Rochaix, Claude Stratz, Brigitte Jacques, Anne Bisang, pour ne citer que quelques-uns des metteurs en scène dont elles ont servi les esthétiques avec passion et précision. La voix de la première évoque un sentier joliment ensoleillé – mais attention aux cailloux qui roulent! – tandis que la voix de la seconde nous projette sur un pont où se pressent les moussaillons. Toutes deux sont futées et donnent aux mots des profondeurs insoupçonnées. On ne s’ennuie pas à leurs côtés. Même quand la partition joue en mode feutré, comme c’est le cas avec Pas de Beckett.

Rengaine mystérieuse

Très peu de texte dans cette petite pièce métaphysique que les drôles de dames interprètent deux fois, en échangeant les rôles. Plutôt une rengaine, mystérieuse. Où il est question de soins que la fille prodigue à la mère et de suppliques que la mère adresse à la fille. «N’auras-tu jamais fini? N’auras-tu jamais fini de ressasser tout ça? Ça? Tout ça. Dans ta pauvre tête. Tout ça. Tout ça», questionne l’aïeule qu’on devine à peine dans l’obscurité. May, la fille – à moins que ce ne soit Amy, un flou règne autour du prénom – n’a jamais pris sa liberté. Elle était déjà rivée au tapis alors que les autres enfants jouaient à la marelle. Elle est restée fixée, adulte, à cette passerelle sans issue comme une noyée à sa bouée. La vie en neuf pas. Aller-retour, sans autre perspective que cet ostinato. Beckett s’amuse de nos enfermements? Oui, et il les considère aussi avec humanité et philosophie. A nous de trouver la liberté dans la contrainte.

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Dirigées par Mathieu Bertholet et Anne Bisang, les deux comédiennes optent souvent pour la voix voilée et le rythme lent alors qu’elles évoluent déjà dans l’obscurité. Dangereux? Non, parce que dans leurs «haillons gris blanc», elles ressemblent à des fantômes, apparitions, on le sait, beaucoup plus pérennes et puissantes que les vivants. On tend l’oreille, on écoute leur chant et, derrière les mots, on devine la veine du théâtre, cette idée qu’avec le verbe dit en scène on est toujours un peu plus grand.


Pas, Poche/GVE, La Bâtie-Festival de Genève, jusqu’au 14 septembre.

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