Bande dessinée

A Genève, des étudiants casent Wagner

A l’occasion de la présentation du «Ring» au Grand Théâtre de Genève, les étudiants de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration ont adapté l’opéra monstre en BD

Raconter le Ring de Wagner en bande dessinée? Pourquoi pas, un type a bien adapté le Moby Dick d’Herman Melville en émojis. Mais réduire chacun des quatre opéras monstres du compositeur allemand en quatre pages seulement? Autant tenter la face nord de l’Eiger en nu-pieds vu que sur scène, l’histoire complète de L’anneau du Nibelung peut durer jusqu’à dix-sept heures.

Les étudiants de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBDI) ne craignent visiblement pas ce genre de cordée impossible. A l’occasion de la reprise du cycle consacré au compositeur allemand, au Grand Théâtre de Genève, ils ont donc mis ce monument de la composition dans des cases. «Pour le Grand Théâtre, ce projet était une manière de rajeunir son public et de désacraliser un compositeur en l’abordant de manière inattendue», explique Patrick Fuchs, doyen de l’ESBDI. Et aussi de marquer un grand coup pour la réouverture de l’opéra de la place de Neuve, après des années de rénovation.»

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L’opération s’est déroulée en deux temps. Les professeurs de scénario, Pierre-Louis Chantre et Marie-Christophe Ruata-Arn, se sont d’abord plongés dans les œuvres – L’or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le crépuscule des dieux – et ont éliminé tout ce qui leur semblait inutile sans nuire au récit. Ce sont ces versions expurgées qui ont été présentées aux 29 étudiants de l’ESBDI, les 1res années planchant sur les deux premiers épisodes, les 2e sur les deux seconds. Tous ont ensuite été encadrés par les dessinateurs Tom Tirabosco, Isabelle Pralong, Nadia Raviscioni et Yannis La Macchia.

Comme une série

Vingt-neuf étudiants et donc autant de versions dans des styles et des techniques différents. Entre la fabuleuse Walkyrie réaliste de Rebecca Traunig et la liberté graphique du Crépuscule des dieux d’Hugo Baud (Prix Töpffer de la jeune bande dessinée 2018), il y a donc un monde. Mais ça marche. Au point que le Grand Théâtre, qui voulait récompenser quatre auteurs, a décidé de doubler la mise en octroyant deux prix pour chaque épisode de ce Ring adapté: un prix «classique» et un autre pour une version «décalée», chacun publié dans les programmes qui accompagnent les spectacles.

Un troisième et un quatrième prix ont également été décernés, mais ne seront pas imprimés. Tandis que, sur le site du Grand Théâtre, le public a pu voter pour sa version préférée. «Le plus compliqué a été de bien comprendre les enjeux de l’histoire et surtout de saisir les rôles des personnages qui sont nombreux», observe Fabian Menor, étudiant de 2e année qui a adapté Siegfried avec des planches somptueuses où le dessin en noir et blanc surgit sur des fonds qui alternent le rouge et le vert. Comme un décor de théâtre.

«Certains étudiants n’étaient jamais allés à l’opéra, reprend Patrick Fuchs. Cela dit, Wagner pouvait leur parler, parce qu’on peut tisser des liens entre Le seigneur des anneaux et le Ring, dont la narration est pensée comme une série avec des actions et des personnages récurrents. Nous leur avons aussi projeté le DVD de ce spectacle créé en 2011-13. Le making of qui montre la scénographie et la machinerie les a particulièrement impressionnés.»

Vivre de ses dessins

Pour l’ESBDI, ce Ring dessiné voit aussi le départ dans la vie professionnelle de la première volée de cette école supérieure créée en 2017, la seule publique en Suisse qui forme en deux ans aux métiers de la bande dessinée et de l’illustration. «Le bilan est extrêmement positif, continue Patrick Fuchs. Nous avons vu nos étudiants réussir à évoluer sans jamais trahir leur style. Nous leur organisons des ateliers avec des dessinateurs comme Dominique Goblet, présidente du jury du Festival d’Angoulême 2019, Jean-Christophe Menu, Guy Delisle, les éditeurs d’Hécatombe et bientôt avec Nicolas de Crécy. Nous publions les fruits de ces workshops, apprenons aux étudiants à vivre de leur dessin et à répondre à des mandats d’entreprise, comme celui du Grand Théâtre. Pour nous, il s’agit moins de les amener à développer un travail d’auteur que de leur montrer comment exploiter leurs talents avec des clients.»

Reste que deux ans, ça passe quand même très vite. «C’est vrai, c’est très court, c’est pourquoi nous accueillons principalement des étudiants qui ont déjà un CFC en communication visuelle. Il peut arriver que nous prenions des titulaires de maturité qui montrent des aptitudes exceptionnelles. Mais en général, nous les orientons plutôt vers la Haute Ecole d’art et de design (HEAD).»

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La HEAD que les diplômés de l’ESBDI peuvent rejoindre en accédant directement, mais sur concours, en deuxième année de communication visuelle, option Image/Récit, où ils pourront davantage développer leur fibre auteuriste. Autant dire une occasion en or d’intégrer une haute école et de décrocher un bachelor pour des artistes qui ne sont pas forcément au bénéfice d’une maturité professionnelle. «Tous n’iront pas à la HEAD, observe Patrick Fuchs. Mais nous les encourageons dans cette voie, car l’école est non seulement une structure formatrice, mais elle est aussi l’endroit où ils pourront développer un travail d’auteur et se constituer un réseau. Et le réseau, à l’heure actuelle, c’est la clé qui ouvre au monde du travail.»


Le «Ring» en bande dessinée et visible sur le site du Grand Théâtre. Toutes les planches seront également exposées au Musée Wagner dans le cadre du festival Fumetto à Lucerne, du 6 au 14 avril.

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