Une délivrance. Lundi soir, le Poche à Genève était une tanière et le spectateur un loup. Masqué comme il se doit, on se dévisage, comme si on n’en revenait pas de se retrouver là, six mois après l’annonce de la fermeture des salles. Sur le pavé, à l’entrée du théâtre, Mathieu Bertholet, directeur de la maison, veille en chef de meute sur les élus qui s’engouffrent dans le repaire: 43 personnes, confiera-t-il plus tard. Toutes là pour renouer avec le jeu du soir, ce plaisir de goûter à une langue étrange et familière, de sentir vibrer l’inconnu qui est votre voisin.

Tous dans la gueule du loup. Les salles romandes rouvrent. Pas toutes pourtant. Pour certaines, l’enjeu n’en vaut pas la chandelle. La règle est trop contraignante: elles n’ont droit qu’à un tiers de leur jauge, jusqu’à 50 personnes. Au Poche, il n’était pas question de rechigner. Depuis octobre, un ensemble de six comédiens engagés pour la saison a répété tous les spectacles à l’affiche, comme si de rien n’était. Mathieu Bertholet a ainsi aiguisé Gouttes d’eau sur pierre brûlante, d’après Rainer Werner Fassbinder, à voir dès mercredi – mais complet. Anne Bisang, elle, a poussé quatre actrices et acteurs dans les cordes d’un pugilat domestique.

Ce sont eux qui vous harponnent en ce soir de toutes les licences. Dans le salon imaginé par la scénographe Anna Popek, Valeria Bertolotto incarne Marthe, Jean-Louis Johannides George. Ils ont vingt ans de mariage derrière eux, vingt ans de farce macabre, de coups fourrés, de petites exécutions entre la bouteille de Brandy et le pick-up. Deux rapaces bien établis, lui prof d’histoire, elle, fille du président de l’université. Ils reçoivent des tourtereaux, Nick et Honey. Ces oiseaux seront plumés. Mais leurs bourreaux n’en mèneront pas large.

«Un cloaque diplômé»

Cette électricité, on la sent, dès les premiers mots de Valeria Bertolotto et de Jean-Louis Johannides: une dispute de comédiens, comme un tour de chauffe avant l’arène de Qui a peur de Virginia Woolf?, cette rixe machinée par Edward Albee en 1962. Ils tournoient à présent, entre le divan et le miroir, pompettes, dirait-on, dans cette drôle d’excitation qui précède une dispute. Elle aura bientôt des mots exquis pour lui: «George est un bourbier. Un marécage. Un cloaque diplômé.» Valeria Bertolotto lance cela comme le rapace attaque son ennemi à terre: elle teste la résistance d’une bête qui a la peau dure. Mais on sonne. «Qui c’est?» «Les Trucmuche». Ils sont là, confits et confus. Ils vont servir d’amuse-gueule à leurs hôtes. Des cailles dans les serres de deux buses.

Comment échapper à cette dévoration? Et pourquoi sont-ils ainsi aspirés par la danse de guerre de George et de Marthe? La rouée entraîne la petite Honey – Angèle Colas, désarmante en candide avide d’être déniaisée – pour une séance de maquillage. George en profite pour mettre sur le gril Nick (Guillaume Miramond), ce beau nigaud – un cerveau pourtant. Chacun sa victime expiatoire. Avant la grande bataille. Les insultes de Marthe à George, devant leurs invités: «Un gros naze.» La contre-attaque du mari, armé d’un revolver.

Qui a peur de Virginia Woolf? est une pièce sadique qui suinte le sexe. Un couple se détruit sous vos yeux, mais c’est la condition même de sa survie et de sa jouissance. Le huis clos se déploie en spirales infernales, scandées par la fameuse ritournelle: «Qui a peur du grand méchant loup?» Ce jeu de massacre affiche complet jusqu’à dimanche. Il sera repris la saison prochaine, comme toutes les créations du Poche qui n’ont pu voir le jour cette année.

Pour frapper sur ce ring ivre, il faut des acteurs au sommet de leur forme. La belle surprise est qu’ils le sont, malgré l’hibernation. «Quand on a appris qu’on pourrait jouer il y a une semaine, on y croyait à peine, raconte Valeria Bertolotto après la représentation. Ces derniers jours, on a répété dans l’urgence pour être prêts à décocher nos flèches comme Albee le demande. Et ce soir, j’ai éprouvé des sentiments mêlés, mais la présence d’un public était comme une grâce. Tous ces mois ont montré comme était précieux le partage d’un regard, d’une aventure imaginaire, d’une énergie.» A la sortie du Poche, l’autre soir, on était comme le loup après l’hiver: avide d’autres steppes.


Rens. Poche Genève.