égalité

A Genève, la fierté arc-en-ciel

Après huit ans d’absence, la Pride revient au bout du lac. Dès ce samedi, une semaine de festivités et une marche sont organisées, pour célébrer la diversité des orientations sexuelles et des identités de genre mais surtout pour revendiquer l’égalité, toujours pas acquise en Suisse

Décidément, cet été sera placé sous le signe de l’égalité. Le 14 juin dernier, la Suisse entière descendait dans la rue pour défendre les droits des femmes à grand renfort de banderoles et de slogans coups-de-poing. Trois semaines après le raz-de-marée violet, Genève se pare des couleurs de l’arc-en-ciel puisqu’elle s’apprête à accueillir la Pride, marche annuelle pour la liberté et l’égalité des orientations sexuelles et des identités de genre, portée par la communauté LGBTIQ+ – lesbiennes, gays, bisexuels, trans, intersexes et queers.

La Pride suisse latine (qui réunit la Romandie et le Tessin et qu’on distingue de la célèbre version zurichoise) étant par essence itinérante, son dernier passage au bout du lac remonte à… 2011. Un événement, donc. D’autant qu’il coïncide avec les 50 ans des émeutes de Stonewall, qui avaient vu des manifestants se rebeller pour la première fois contre un raid policier visant la communauté homosexuelle et trans, en juin 1969 à New York. Une forme de révolte spontanée considérée aujourd’hui comme la genèse du militantisme LGBTIQ+ (lire ci-dessous).

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Faire l’histoire

Si dans le monde anglo-saxon, l’anniversaire est actuellement célébré en grande pompe, Genève n’est pas en reste: outre le défilé prévu le 6 juillet, qui serpentera du Palais Wilson aux Bastions, la Pride Week, comme son nom l’indique, propose, dès le 29 juin, une semaine entière de festivités: conférences, concerts, expositions et même un village, rue Lissignol, où s’installeront divers stands.

A l’origine de ces festivités colorées, une association créée pour l’occasion et dont le noyau rassemble une douzaine de bénévoles. Tous ont à cœur de célébrer le tournant de Stonewall mais surtout de poursuivre la lutte, comme en témoigne le hashtag de la manifestation, #MakeHistory. «Il signifie à la fois «faire l’histoire», car les personnes qui défileront apporteront toutes leur pierre à l’édifice, mais aussi «fais l’histoire!»: sans l’engagement individuel de quelques personnes, Stonewall n’aurait pu voir le jour. Et puis il y a eu un effet boule de neige», souligne Jacopo Ograbek, coprésident de l’association Geneva Pride 2019, qui espère que 10 000 personnes feront le déplacement depuis toute la Romandie.

Une boule de neige qui a fait bien du chemin. Un demi-siècle plus tard, les droits des personnes LGBTIQ+ sont en effet d’avantage reconnus et respectés. Mais en Suisse comme ailleurs, rien n’est gagné. «L’acceptation augmente dans certains milieux et diminue dans d’autres, note Jacopo Ograbek. On a vu une recrudescence des attaques homophobes, comme aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, même si nous n’avons pas de statistiques officielles chez nous.»

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Festive mais politique

«J’entends beaucoup la question: «Pourquoi organiser une Pride en Suisse en 2019?» Parce que l’égalité n’a pas encore été atteinte!» s’exclame Caroline Dayer, docteure, chercheuse et formatrice, experte en prévention des violences et des discriminations. «La Suisse est même très en retard par rapport à ses pays voisins. L’intolérance et les violences traversent toutes les sphères, des réseaux sociaux à l’école et au travail, de la rue au sein même des familles.»

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Des injustices que la Pride compte dénoncer haut et fort. Car si la marche genevoise sera festive, elle se veut éminemment politique. Un manifeste d’une dizaine de pages, publié sur le site, détaille les revendications du comité organisateur, allant de la mise en place de politiques publiques pour accompagner les personnes trans* et non binaires à un meilleur accueil des réfugié(e)s LGBTIQ+, en passant par l’adoption rapide d’un mariage civil égalitaire pour tous et toutes.

Un projet qui vient justement de passer en consultation au Conseil national. «Beaucoup de choses sont débattues en ce moment, le mariage pour tous ou la prochaine votation autour de l’article 261bis du Code pénal [le référendum de l’UDF contre la révision de la norme pénale antiraciste, qui inclut désormais l’orientation sexuelle, ndlr]. C’est aussi pour ça qu’on se réjouit d’accueillir la Pride à Genève: pour rappeler que ces thématiques sont actuellement en main du législatif et du peuple», ajoute Matthias Erhardt, coprésident de la Fédération genevoise des associations LGBTIQ+.

Drapeau arraché

Exiger l’égalité… et exister, tout simplement. La «Marche des fiertés», comme on l’appelle aussi, donne une visibilité collective à la communauté LGBTIQ+, afin de se faire mieux connaître du grand public mais surtout des principaux concernés. Dans toute leur diversité. «Elle permet de dire à ces personnes, «vous n’êtes pas seules», souligne Caroline Dayer. C’est d’ailleurs pour cela que les termes «Marche des fiertés» ou «Pride» ont été préférés à «Gay Pride», qui évoquait principalement l’homosexualité masculine. C’est une façon de n’exclure personne.»

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Visible, la Pride l’est déjà dans l’espace public, grâce à une campagne d’affichage et des bannières arcs-en-ciel, scotchées au sol à travers Genève. Même le Jet d’eau se fera multicolore. L’initiative vient de la ville, qui a soutenu le projet depuis ses balbutiements. Jacopo Ograbek se réjouit de cette collaboration, notamment avec la maire, Sandrine Salerno. «C’est un message très fort. Cela montre que la ville prend ses responsabilités, et elle devra poursuivre cet engagement par des actes.»

Mercredi, boulevard Pont-d’Arve, l’un des drapeaux multicolores a été retrouvé au fond d’une poubelle. Le signe que l’arc-en-ciel n’a pas que des amis à Genève. «J’espère que la personne qui l’a arraché, et son entourage, nous rendra visite cette semaine, lâche Jacopo Ograbek. Que le plus de monde vienne, pour discuter avec nous et découvrir la beauté de cette diversité.»


Pride Week, du 29 juin au 6 juillet. Dans divers lieux de Genève. www.genevapride.ch


«La différence fait encore des ravages» 

Il y a quatre ans, Alexia Scappaticci, éducatrice spécialisée, ouvrait le Refuge Genève, une structure d’accueil pour les jeunes LGBTIQ+ en difficulté imaginée par l’association Dialogai. Depuis, cet établissement des Pâquis a reçu quelque 200 personnes, en questionnement ou en situation de rupture scolaire, sociale ou familiale. Dans les cas les plus extrêmes, le Refuge les héberge, le temps de réparer les liens brisés. Bilan de la situation au bout du lac.

Le Temps: Comment vit-on en tant que jeune LGBTIQ+ à Genève aujourd’hui?

Alexia Scappaticci: Je dirais que tout dépend de la réaction de l’entourage. Malheureusement, même si la famille est aimante, les traditions, la culture, la religion jouent un grand rôle. Au moment de révéler leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, ces jeunes ont toujours peur du rejet, c’est toujours un état de choc. Mais il y a tout de même de l’espoir: sur la trentaine de médiations familiales que nous avons organisées, seules deux n’ont pas abouti. Le problème est que, souvent, les jeunes eux-mêmes nous empêchent de dialoguer avec leurs proches, tellement ils craignent leur jugement.

Dans quels cas le coming out est-il le plus difficile?

Le Refuge reçoit des jeunes de toutes les strates sociales, même si les milieux les moins accueillants sont souvent nourris par un schéma culturel ou religieux traditionnel, où l’homosexualité est considérée comme un péché ou une perversité.

De notre côté, nous avons développé notre travail avec les personnes trans, qui représentent 30% de nos jeunes mais 70% de notre temps. En effet, l’expression de genre étant plus visible que l’homosexualité, les jeunes en transition se trouvent confrontés à un «outing» permanent: à l’école, avec le harcèlement des camarades, dans le bus, à la pharmacie… Dès qu’on sort de la norme, on peut être la cible de réflexions. La différence fait encore ravage.

Dialoguer, informer reste donc la clé?

Totalement. Le Refuge travaille avec le Tribunal des mineurs, qui nous envoie les responsables d’agressions envers des personnes LGBTIQ+. On constate qu’ils n’ont aucune connaissance du sujet mais une image négative très ancrée. L’homosexualité masculine, en particulier, leur pose problème parce qu’elle trouble leur propre virilité et les rôles qu’ils attribuent aux hommes et aux femmes. Du côté des familles, on ressent beaucoup de culpabilité. Certains pensent que c’est de leur faute, ont peur pour leur enfant et conservent une vision des personnes LGBTIQ+ marquée par l’éducation ou le qu’en-dira-t-on. Il nous faut donc démêler, déconstruire pour créer un terrain emphatique. C’est un vrai travail pédagogique, avec les jeunes comme les adultes.

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