Scènes

A Genève, Gatsby est sombre et obsessionnel

Dans un Théâtre du Loup dénudé, Valentin Rossier compose un amoureux qui confond sentiment et enfermement. Prenant

Et si Jay Gatsby n’était pas ce magnifique romantique qui voue un culte sacré à l’amour? Mais plutôt un être obsessionnel et totalitaire qui confond sentiment et enfermement? Sur la scène du Loup, à Genève, oubliés, Robert Redford, son mystère et son charme blond blé. A la place, Valentin Rossier, plus trouble, plus compact, donne une couleur sombre au héros de F. Scott Fitzgerald. Et fait même peser sur Daisy, sa bien-aimée, l’ombre d’une menace. Intéressant. D’autant que l’excellent Felipe Castro, dans le rôle du narrateur, renforce cette atmosphère sinistre avec un perpétuel visage de glace. Assistée par Pascale Vachoux, Zoé Reverdin signe un Gatsby le Magnifique personnel et prenant.

Le plateau du Loup n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il est vide, livré à lui-même, affichant son ampleur de hall de gare et ses passerelles haut perchées. Il est alors promesse de grands mouvements, de vastes chevauchées. Ou, du moins, d’un souffle particulier qui puisse remplir l’espace.

Fantômes d’un rêve éveillé

Il y a tout cela dans le travail de Zoé Reverdin. On trouve bien sûr la danse des années folles – un charleston endiablé teinté d’échos technos par Andrès Garcia. On trouve aussi une ambiance froide et fausse où règne pénombre et brouillard (lumières de François Béraud). A part Gatsby, qui surgit tard et à contre-jour comme une rock star, les personnages ne quittent jamais le plateau, figures erratiques d’un rêve éveillé qui, çà et là, se mettent à parler.

Cette stabulation fantomatique traduit bien l’artificialité des années 1920, où, pour la bonne société, l’argent et le bonheur coulaient à flots, mais étaient aussi volatils que les bulles de champagne dans lesquelles les femmes noyaient leur vertu. Parce que le krach approchait, la folie semblait la seule issue. Tous les personnages de F. Scott Fitzgerald ont cette faille en eux.

Ici, sur le large plateau du Loup recouvert d’un enduit noir et granuleux, les nantis s’amusent sans s’amuser tout à fait. Les voix des femmes, hystériques et forcées, racontent la déprime intime, tandis que les hommes ont la claque facile de ceux qui vacillent. Des meubles blancs dont certains sont éclairés du dedans parsèment la scène et bientôt, peu avant l’apparition du héros, ces éléments réunis formeront un G géant, autel et signature de Gatsby. Une jolie idée de Zoé Reverdin qui renforce encore cette impression de paradis artificiels…

Excellent Felipe Castro

Qui joue qui dans ce roman emblématique d’une époque en chute libre? La bouleversante Julia Batinova est Daisy, cette feuille au vent qui, par impatience, a épousé Tom Buchanan au lieu de Gatsby, l’amour de sa vie. Tom Buchanan, justement, a la plastique de rêve et l’œil ténébreux d’Adrien Barazzone. Le comédien genevois et codirecteur du Loup trouve le nerf à vif de ce mari malheureux. La bonne copine, l’alliée de Daisy, prend les traits aimables de Caroline Cons, tandis que David Gobet et Léa Pohlhammer donnent au couple Wilson, garagistes déclassés, leurs accents de vérité.

De la même metteuse en scène: Tennessee Williams, un fauve à l’Orangerie

Mais le joyau de la distribution, celui qui installe le récit et permet à la fable de prendre à la fois sa hauteur et sa profondeur, c’est Felipe Castro. Dans le rôle de Nick Carraway, jeune homme venu sur la côte Est pour faire fortune, le gracile comédien a ce ton et ce regard très particuliers de l’observateur captivé. Il est celui qui lit le roman pour nous, il est ce recul qui nous permet de mieux voir l’action. Sa composition est si fascinante qu’on regarde Gatsby avec ses yeux et c’est avec ses yeux qu’on réalise que l’amoureux transi est peut-être un tyran du sentiment.

Durant cette étouffante après-midi new-yorkaise, Gatsby ne demande-t-il pas à Daisy de dire à l’assemblée qu’elle n’a jamais aimé son mari? La reconquérir ne suffit pas à l’homme blessé. Il faut aussi que la belle dénonce tout ce qu’elle a éprouvé, vécu avant lui. Jamais le côté totalitaire du héros fitzgeraldien n’était apparu avec autant de force que dans ce travail contemporain.


Gatsby le Magnifique, jusqu’au 25 novembre, Théâtre du Loup, Genève.

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