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Yann Curtiau a repris la libraire Le Rameau d'or il y a huit ans.
© David Wagnière

Livres

A Genève, la gloire retrouvée de la librairie Le Rameau d’or

Fondée il y a quarante ans exactement par l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, la librairie genevoise a vécu de grandes heures avant de frôler la faillite. Aujourd’hui, elle renoue avec son lustre, mieux, elle se développe grâce à son libraire Yann Courtiau. Histoire d’une renaissance

Une salle de bal un peu interlope, au cœur de la Genève des étudiants, des mélomanes et des financiers. Sont ces lustres de cristal? Le Rameau d’Or se donne des airs de cabaret argentin, un soir de milonga. Un petit tango, Mademoiselle? Ses vitrines savamment composées aguichent: dans celle de droite, Patti Smith flirte avec Bob Dylan; dans celle de gauche, des essayistes rappellent que la lettre est parfois hérétique, à l’image de William Marx dans «La haine de la littérature» (Minuit). Cette librairie, qui fête ses 40 ans ce mardi, est un havre pour lecteur maraudeur. Une légende genevoise aussi.

Une révolution de velours

La patine, on la sent tout de suite. Poussez la porte, elle vous résiste, puis cède juste pour le plaisir de vous voir trébucher sur la moquette lie-de-vin. Le vol plané est rare, à ce qu’il paraît. Ou alors spirituel. Le libraire Yann Courtiau vous rattrape d’un sourire fraternel. Il paraît sortir des Démons de Dostoïevski. Voyez ses binocles: un air de révolution de velours. Et sa maigreur: le feu couve.

Un chiffre d’affaires en augmentation

Il fallait bien ça, un entêté de la lettre pour que cette officine survive à la débâcle du début des années 2000, qu’elle renoue avec sa splendeur. Alors que les enseignes les plus hardies s’effeuillent comme chêne en automne, le Rameau d’Or bourgeonne. Un chiffre d’affaires qui croît chaque année de 15 à 20% depuis 2013, se réjouit Yann Courtiau. Des rencontres d’auteurs qui font le plein. L’excellente Marie-Hélène Lafon ce mardi par exemple. Un esprit surtout, entretenu par la petite brigade de la maison: Elise Pernet d’abord et son regard bleu d’héroïne tchekhovienne; Maud Pollien, ensuite, une cinéphile qu’on imagine déambuler dans Mulholland Drive, ce film à tiroirs hantés signé David Lynch.

La librairie de Nicolas Bouvier

Yann et Elise, justement. Ils vous parlent des origines, de cet hiver 1978 où l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, le fondateur de L’Age d’homme à Lausanne, ouvre la boutique. Pour y promouvoir ses auteurs, des torches dans le siècle comme Vassili Grossman, Alexandre Zinoviev ou Vladimir Volkoff. Mais pas seulement. Son Rameau d’Or embrasse tous azimuts, avide de la nouveauté. Des sommités de l’université, des collégiens qu’un «Bateau ivre» décoiffe, des banquiers du quartier soudain orphiques, des écrivains s’y pressent. On y croise Georges Haldas, Jean Starobinski, Nicolas Bouvier.

La disgrâce de Vladimir Dimitrijevic

Il fait bon alors butiner au Rameau d’Or. Mais à la fin des années 1990, il plonge en eau trouble. Il pâtit d’abord des prises de position pro-serbes de Vladimir Dimitrijevic qui lui valent disgrâce dans les milieux intellectuels romands. Sa libraire historique prend ensuite sa retraite. La FNAC débarque. Amazon joue les grands tentateurs. Les apprentis sauveurs se succèdent alors boulevard Georges-Favon. L’un d’eux engage en 2010 Yann Courtiau, disquaire dans une grande surface, oisif, dit-il, jusqu’à l’âge de 28 ans, chasseur de sensations sur les traces de Blaise Cendrars et de Moravagine, ce roman qui est son opium.

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Lumières éteintes, étagères vides

«Je suis arrivé en dilettante dans une librairie où les lumières étaient éteintes, les étagères à moitié vides, la semelle du libraire lasse. Je me rappelle ce lundi où le gérant m’a parlé des 180 francs qu’il venait de faire dans la journée. Une catastrophe. Il faut dix fois plus au moins pour que ça marche.» Vladimir Dimitrijevic qui garde un œil sur son enseigne décide de propulser Yann Courtiau à sa tête.

La reconquête

Sa stratégie? Concevoir la librairie comme une scène de rencontre avec les auteurs – ce que font la plupart des librairies indépendantes. Exploiter l’esprit du lieu, ses arrière-salles qui sont des îlots dédiés au théâtre, à la philosophie, au cinéma. Renouveler le fichier des clients et les appâter régulièrement via une newsletter. Lire surtout, en dehors des boulevards du succès, privilégier toujours la voie du styliste, de l’insolent qui lave la tête, de l’aiguiseur de pensée, du topographe des passions. Ses découvertes, Yann et Elise les partagent sur des banderoles jaunes qui enserrent les ouvrages qu’ils ont aimés. Ces trois phrases écrites au stylo noir, toujours investies, sont la signature du Rameau d’Or.

Lecteur hors des boulevards

Yann Courtiau est prosélyte. Il aime passer le flambeau. Depuis octobre, il n’a que le Dossier M en tête, cette stèle brillante, déchirée, drôle, signée Grégoire Bouiller, plus de 800 pages sur les ruines d’un amour. Le tome deux vient de paraître, chez Flammarion aussi. «Quelque 70% des ventes suisses du premier volume se sont faites ici», s’enthousiasme le libraire. Autre feu de joie, autre fierté: Ma Nuit entre tes cils de Grégory Cingal, aux Editions Finitude. «C’est notre livre fétiche, nous en avons vendu plus de 200.»

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Le plaisir de la crypte

L’avenir passe par cette danse-là. Un libraire qui est un cavalier; un lecteur qui est un partenaire. Une librairie, c’est un pas de deux, confirme Elise Pernet, une sorte de tango. «Le lecteur a des intérêts, des choix pointus parfois qui construisent l’offre.» En 2011, Vladimir Dimitrijevic meurt dans un accident de voiture. Sa fille Andonia reprend L’Age d’Homme et renouvelle sa confiance à Yann Courtiau. «Elle nous a laissé toute liberté, à condition que nous ne fassions pas de dettes.» Depuis, la brigade du Rameau d’Or développe son offre, agrandit son stock – 15 à 16 000 livres, ce qui la classe dans les librairies de taille moyenne – propose, dans une crypte en sous-sol, une montagne de livres d’occasion.

A la sortie, la porte résiste toujours. Dans la devanture, ce titre frappe: Réparer le monde, la littérature française face au XXIe siècle, de l’essayiste français Alexandre Gefen (José Corti). Une bonne librairie, c’est souvent cet alliage: une salle de bal pour rêver d’une virevolte et une pharmacie pour l’âme.

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Librairie du Rameau d’Or, 17, bd Georges-Favon, Marie-Hélène Lafon parle de son livre «Nos vies», mardi 13 février à 18h30.

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