Depuis 2009, Alexandre Simon et Cosima Weiter tissent leur toile, insolite, entre documentation et inspiration. D’un côté, ils voyagent et questionnent sans relâche une région, l’ex-Allemagne de l’Est, au début, puis les Etats-Unis. De l’autre, ils ramènent des traces sensorielles de leur périple, de drôles d’images arrêtées-animées qui offrent une seconde entrée dans leur sujet. Chaque fois, le public est conquis par leurs spectacles doux, immersifs et hypnotiques qui emmènent loin, au-dehors comme au-dedans.

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Leur nouvelle destination à découvrir ces jours au Grütli, à Genève? Le Grand Nord, qu’une mystérieuse voyageuse, un peu chaman, atteint en passant par la Finlande et la Norvège. Nos repères? Des gens qui ont croisé cette figure tout droit sortie du Kalevala, corpus de mythes finnois, et qui l’évoquent tout en décrivant, chacune et chacun, leur métier.

Caresses de l’image

C’est la jolie manière qu’a trouvée Cosima Weiter pour raconter les différentes professions animant cette région. Nivologue, forestier, éleveur de rennes, chauffeur de bus, papetier ou encore épicière vivant à Utsjoki, le dernier village avant la frontière. Interprétés tour à tour par Lara Khattabi, Coline Bardin et Pierre Moure, ces témoins nous parlent en bord de scène tandis que derrière eux, des paysages filmés par Alexandre Simon frémissent sur un grand écran et sur le plateau en pente que l’image vient caresser aussi, longuement, obstinément, doucement.

La nouveauté de cette dixième création? L’association du duo avec l’Ensemble Contrechamps, dont quatre musiciens, les violonistes Raya Raytcheva et Maximilian Haft, l’altiste Hans Egidi et la violoncelliste Martina Brodbeck, interprètent des compositions de la finlandaise Kaija Saariaho. Sans conteste, ces partitions – sons qui grincent, attaques furieuses, bourrasques de notes – rendent bien compte des brusques changements de météo dont parlent les narrateurs de Nord. Et on sent bien dans ces mélodies aux lignes brassées que neige et vent s’associent souvent pour pimenter la traversée de qui se risque là-haut!

De ce point de vue, cette association amène une nouvelle dimension, un souffle, au travail du duo. Mais les entrées et sorties des musiciens sont autant de mini-ruptures dans une matière sinon très homogène. Même s’ils jouent sur fond de neige battante ou de territoire gelé, leur présence virtuose et appliquée altère un peu la continuité sensorielle de la proposition. D’autant que, du côté des compositions électros, les puissantes nappes sonores de Lau Nau, Alva Noto et Northaunt ont elles le mérite d’amplifier ce phénomène d’immersion hypnotique…

Etoile à six branches

Rien de tragique, bien sûr, car l’essentiel demeure. On adore entendre la voix claire et précise de Lara Khattabi nous détailler les flocons, ces étoiles à six branches, ou ces arbres devenus feuilles. «Il faut de grands arbres. Une essence claire de préférence, sans résine. L’aulne, l’épicéa conviennent bien. La suite est bruyante: l’arbre capitule devant la scie dans le fracas des branches brisées, des feuilles froissées, des fibres déchirées. Le tumulte couvre les chants d’oiseaux. Sitôt à terre, la grâce déserte l’arbre. Le haut, le bas n’existent plus.» La grâce, le papetier la retrouve «sur la neige. C’est un papier qui n’a pas connu la scie, la chute, le bruit.»

Coline Bardin nous touche aussi en épicière qui a perdu sa foi et son mari, mais qui continue, car il y a les clients et «le parfum des tartes et des épices». Quant à Pierre Moure, il ouvre de grands espaces imaginaires lorsque, en tant qu’éleveur de rennes, il partage la vie et le lit de la mystérieuse voyageuse. Sa voix douce et son regard bleu accentuent l’effet magique de l’échappée.

Au-delà des mots, du jeu ou de la musique, la magie réside beaucoup dans ces vastes espaces, forêts, toundra puis glace à perte de vue que ces films arrêtés – comme des photos qui bougeraient imperceptiblement – restituent au public fasciné. Le Grand Nord est là qui nous glace et nous réchauffe en même temps.


«Nord», Le Grütli, Genève, jusqu’au 20 février.