Habibi. Le terme est doux à l’oreille, évoquant l’élan du cœur et du corps vers l’être aimé. Au Théâtre Pitoëff, ces jours, le terme glace le sang, car l’homme qui le prononce sans cesse à destination de son épouse est violent. Insultes, cris, coups et blessures, la pièce écrite et mise en scène par Silvia Barreiros restitue l’enfer domestique sans ménagement.

La particularité d’Habibi? Un ancrage tunisien dont témoignent deux des cinq comédiens, Nedra Toumi et Mourad Dridi. C’est que la metteuse en scène a commencé sa recherche sur la violence de genre dans ce pays du Maghreb «où des associations militent pour que les devoirs conjugaux figurant dans la Constitution soient modifiés en vue d’une plus grande émancipation féminine», explique-t-elle à la fin de la représentation. Féminicides d’ailleurs, féminicides d’ici. Comment juguler cette colère meurtrière?

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Jalousie maladive

Insolite, de voir le très doux Roberto Molo se transformer en immonde tyran, à la fois agressif et suppliant. Dès la première scène, le mari – il n’est jamais prénommé –, casse, détruit, insulte, humilie. Dans ses griffes, l’épouse (Nedra Toumi), elle aussi anonyme, subit. Elle a bien une voix intérieure qui l’invite à la rébellion, mais son corps ne passe jamais à l’action. Depuis vingt ans, elle endure les assauts de son oppresseur dans un espace-temps qui semble suspendu.

La raison de tant de colère? Une jalousie maladive du mari qui n’est qu’un petit employé alors que sa moitié est cadre, belle et brillante. Le frustré chronique traque les moindres «faux pas» de sa femme en public (parler avec un étranger, sourire à un collègue, rire avec une amie, etc.) et, de retour à la maison, l’accuse d’être «une putain de provocatrice» ou «la reine des salopes qui butine d’homme en homme toute la soirée». Silence de l’épouse, rage de l’agresseur qui passe sa proie à tabac.

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Normalité de la baffe

Le spectacle est dur. D’autant que le mari ne s’adoucit pas en devenant père et que l’on assiste à la croissance bancale de Marc (Mourad Dridi), fils témoin de la dérive domestique. Même la belle famille (Latifa Djerbi et Djamel Belghazi) ne parvient pas à protéger l’épouse. Au contraire, la belle-sœur lui fait comprendre que les femmes ont des devoirs et qu’il faut savoir calmer la tempête masculine quitte à «s’en prendre une de temps à autre»…

On suffoque, donc, au Théâtre Pitoëff, même si quelques scènes rappellent les délices du début. Pour évoquer le caractère intrusif de la violence, Silvia Barreiros et Kahled Kouri, à la scénographie, ont imaginé une baignoire qui trône au centre du plateau et dans laquelle l’héroïne tente de se réfugier sans succès. Lors d’une colère particulièrement véhémente, l’eau qui calme menace même de devenir l’eau qui tue…

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Sortir de la soumission

Même si le spectacle est parfois fragile, avec des baisses de rythme et quelques maladresses de jeu, on compatit au sort de cette femme traquée. Nedra Toumi exprime parfaitement les sentiments d’impuissance et de ressentiment mêlés, tandis qu’en face, Roberto Molo alterne avec précision la rage ravageuse et la demande de pardon, témoignant de la confusion de ces hommes dérangés. Il y a bien deux victimes dans ce foyer. N’empêche, l’une est plus vulnérable que l’autre et Silvia Barreiros montre l’urgence sociale à sortir la femme de son état de soumission.


«Habibi», jusqu’au 5 juin, Théâtre Pitoëff, Genève. Le mercredi 25 mai, à 21h 15, Lutte contre la violence de genre, débat en présence de Colette Fry, du Bureau Egalité et des associations VIRES et AVVEC.