Spectacle

A Genève, les histoires d’eau de Pontus Lidberg

Le cinéaste et chorégraphe suédois entraîne dès mardi les danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève sur les chemins de la passion selon Bach. Paroles d’un pêcheur de songes

Tiens, la voix du chorégraphe suédois Pontus Lidberg, caché dans la nuit de l’Opéra des nations à Genève. Ecoutez-la, elle est méthodique, bleutée. Et elle guide au micro des garçons en slip, comme dans l’atelier de Michel-Ange, des filles habillées de peu, éoliennes dans leur blanche tunique. Le Ballet du Grand Théâtre répète en silence «Une autre passion», sa nouvelle création, d’après la «Passion selon saint Matthieu» de Jean-Sébastien Bach. Des hommes se figent, de dos; des femmes les rejoignent, statufiées elles aussi.

Passions sous la pluie

Cette séquence est une variation à blanc. «On va reprendre, mais en musique cette fois» pose Pontus Lidberg avec la fermeté caressante du pilote dans son cockpit. Devant vous, des nuages suaves comme la mousseline promettent l’élévation. Mais vous voici soulevés: la musique de Jean-Sébastien Bach fait de vous une vague, son chant est une promesse et une largesse. Voyez cette éplorée qui passe, sa révérence magistrale devant ce David glacé par l’aube. Voyez la nuée de garçons et de filles, tentés par le sommeil des anges, allongés sur une ligne, dans la béatitude.

L’extrait est bref comme la chute d’un songe. Pontus Lidberg vous rejoint à l’instant dans le foyer désert. Il ne ressemble pas tout à fait à sa voix. Il a des allures d’étudiant auto-stoppeur, fugueur et ornithologue selon l’humeur, mais il ne faut pas s’y fier. Cet enfant des fjords a 39 ans et déjà une carrière derrière lui. A 18 ans, il danse pour le Ballet royal à Stockholm. Plus tard, il ralliera le Ballet national de Norvège, puis celui du Grand Théâtre. Il collectionne surtout les créations comme chorégraphe, avec sa propre compagnie, mais aussi le New York City Ballet, le Ballet de Monte-Carlo, celui de Pékin etc. Sa patte est recherchée, mais c’est son film, «The Rain», qui le révèle en 2007. Des amants décharnés et ruisselants, des étreintes sur la lande, une Nadja accueillant l’ondée comme une consolation, une musique à la mélancolie entêtante. Ces histoires d’eau valent à leur auteur prix et louanges.

Les fugues de Pontus

Pontus serait-il romantique? Si le romantisme est une attention à ce qui tremble sous l’étoffe des jours, une impatience sur le chemin de l’harmonie, alors sans doute. Ce garçon a des lubies. Un matin, il s’envole pour le Pays de Galles, juste pour surprendre, caméra au poing, des oiseaux migrateurs aspirant au vent du large. Mais pourquoi «La Passion selon saint Matthieu» dans la version légendaire de Karl Richter, celle de 1959 avec Dietrich Fischer-Dieskau?

Un film aquatique dans les mailles du ballet

A cause de «Giselle». Comment ça? Il y a cinq ans, Pontus Lidberg revient à Genève pour y célébrer cette fiancée absolue, avec le Ballet du Grand Théâtre. Le spectacle est apprécié. Philippe Cohen, le directeur de la compagnie, envisage alors une nouvelle échappée avec l’artiste suédois. «Il m’a d’abord proposé la «Messe en si Mineur» de Bach, raconte ce dernier. Mais il n’y a qu’une seule musique sacrée sur laquelle je voulais vraiment travailler. C’est la «Passion selon saint Matthieu», dans la version de Karl Richter qui est bouleversante d’émotion et qui ne sacrifie pas à la mode du baroque. Cette œuvre est proche de mon cœur, j’ai l’impression que je peux créer là-dessus quelque chose de personnel.»


C’est qu’il ne s’agit pas ici de retracer le crépuscule du Christ comme saint Matthieu et Bach. Pontus Lidberg a significativement coupé les récitatifs. Sa matière est autre. Elle touche au sentiment tragique. «Je voudrais raconter quelque chose d’universel qui parle de nous, de notre situation, en Occident, d’observateur engagé ou pas, spectateur des désastres de la planète, marqué par des tragédies qui ne paraissent pas avoir de fin.»

Pièce à message? Pontus Lidberg ne discourt pas, il aiguille. Preuve, le film qui se glissera dans les mailles du ballet. Un poème aquatique là aussi. «Mon film s’apparentera à une toile onirique, poursuit-il. Il aura une dimension métaphorique et symbolique, il opérera comme un commentaire abstrait.»

«Ce que je cherche, c’est l’expression de l’humanité»

Pontus Lidberg parle comme le héron pose ses pattes sur le sable. Il est précis et délicat, à l’image de sa danse, souffle Philippe Cohen. «Elle n’a l’air de rien, mais elle est tellement habitée et légère à la fois», note-t-il. «Et vous, Pontus, comment définiriez-vous votre style?» «Certains disent qu’il est poétique, d’autres qu’il est lyrique, ce ne sont pas des épithètes que je revendique. Ce que recherche avant tout, c’est l’expression de l’humanité et ça peut passer par une certaine virtuosité.»

Dans un instant, Pontus Lidberg retournera à sa passion. Le spectacle est quasiment prêt, assure-t-il. «Au studio, je montre un mouvement aux danseurs, ils s’en approprient, lui donnent une autre inflexion qui peut me convenir ou pas. La construction est le fruit d’un dialogue.» Il vous dit ça, vous remercie, déjà ailleurs. On remarque le bleu vert de son regard. Et on pense au lac nocturne de son film, mortifère et tentateur, où s’abîme une créature tombée des nues. «Nous vivons une période très dure, notre cadeau, c’est d’être vivant.» Il lâche ça tout doucement. Ses histoires d’eau sont sa façon de garder le cap.


Une autre passion, Genève, Opéra des Nations, du ma 28 mars au 6 avril; rens. www.geneveopera.ch et 022/322 50 50.

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