Genève

A Genève, Jean-Jacques Rousseau pris entre deux feux

La Maison de Rousseau et de la littérature tangue entre grandes ambitions et inquiétudes. Ses promoteurs ont réuni près de cinq millions pour la transformation de son bâtiment. Mais le Grand Conseil pourrait ne pas voter sa subvention

Au Panthéon, dans ses habits de marbre, Jean-Jacques Rousseau esquisse ces jours un sourire crispé. En ce printemps, c’est la vocation de son immeuble natal, 40 Grand-Rue à Genève, à dix enjambées de l’hôtel de ville, qui pourrait bien se jouer devant les députés du Grand Conseil. Ceux-ci devront se prononcer d’ici à l'été sur deux projets de loi, le premier visant à assurer à la Maison de Rousseau et de la littérature (MRL) une aide de 500 000 francs annuels pour son fonctionnement, l’autre lui accordant pendant cinquante ans un droit de superficie.

Formalité? A l’évidence pas. La commission des finances vient de rendre un préavis négatif, à une voix près, au sujet du premier objet. «En cas de refus, ce sont tous nos projets qui vont passer à la trappe», déplore le socialiste Manuel Tornare, président de la fondation de la MRL.

Une maison de la littérature déployée sur six étages avec résidence d'auteurs

Au 40 de la Grand-Rue, le bonheur paraissait pourtant programmé.  L’Espace Rousseau et la Maison de la littérature, fusionnés en 2012, cultivent une conception fructueuse du mariage. La MRL est le cœur du très populaire festival La Fureur de lire. Elle organise des cycles de conférences suivies par un public passionné où on peut entendre, au gré des manifestations, aussi bien Pascale Kramer, Erri de Luca que l’auteur de polars genevois Joseph Incardona. Quant aux fervents de «La Nouvelle Héloïse», ils peuvent marcher sur les traces du promeneur solitaire via un parcours audio-visuel au premier étage.

Confidentielle, cette programmation qui a attiré près de 7000 personnes en 2015? En plein essor au contraire, s’enthousiasme l’écrivaine genevoise Sylviane Dupuis, membre du Conseil de fondation de l’institution. Car la MRL projette de transformer et de restaurer les six étages de la demeure, histoire d’exploiter tout le potentiel de ses quelque 1100 (!) mètres carrés. Petit miracle à la genevoise: son conseil  a trouvé auprès de privés l’argent pour les travaux, soit près de 5 millions.

La MRL pourrait ainsi arborer un visage autrement plus conquérant qu’aujourd’hui, correspondant aux ambitions de ses concepteurs. «Nous voulons déployer nos activités à tous les étages, faire en sorte que la MRL soit ouverte à de nouveaux publics, avec un café, des débats fréquents, explique Manuel Tornare. Nous referons la scénographie de l’espace consacré à Rousseau. Nous prévoyons encore deux studios dans les combles pour y accueillir en résidence des écrivains en danger dans leurs pays, ceci avec le soutien d’une fondation.»

Unique en Suisse romande, le concept de Maison de la littérature très répandu en Europe trouverait alors tout son sens. «Il existe des Maisons de la littérature à Zurich et à Bâle, nous sommes dans cette lignée, poursuit Sylviane Dupuis. Nous voulons permettre au public de rencontrer les auteurs de la région, leur assurer à la fois une visibilité et une diffusion, mais aussi faire une place de choix à des sujets essentiels pour tous ceux qui s'intéressent à la littérature, la traduction par exemple.»

Le PLR traîne des pieds

Mais pourquoi une partie de la droite, le PLR en particulier, hésite-t-elle à  voter cette subvention? Il se pourrait, note un bourlingueur du parlement, qu’elle manifeste sa mauvaise humeur suite au transfert au canton de certaines charges culturelles, dont la politique du livre - la Ville restant pourtant et de très loin le principal subventionneur de la Culture.

Il existe un autre scénario, politico-symbolique, celui-ci. Des députés libéraux s’inquièteraient de la concurrence que représenterait une MRL – cataloguée de gauche –  renforcée pour la Société de lecture, ce bastion de la culture réputé patricien, situé deux cents mètres plus bas.  «Pourquoi soutenir la MRL, alors que son offre, notamment les rencontres avec les écrivains, existe déjà, dans la même rue?», interroge un connaisseur. «Plus il y a d’émulation, mieux c’est, objecte Sylviane Dupuis. Avec le Théâtre de Poche, la Société de lecture et la MRL, nous pouvons constituer un axe culturel formidable au cœur de la Genève historique.» 

Pas de coût supplémentaire

Aux manettes du Département de l’instruction publique, la Conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta s’avoue perplexe devant ce refus annoncé de soutenir la MRL. «Il s’agit certes d’augmenter l’aide, qui passerait de 150 000 francs en 2017 à 385 000 en 2019, mais grâce à des réallocations au sein du département, sans demander donc d’argent supplémentaire. Le projet de la MRL est exemplaire à plus d’un titre: il est le fruit d’une fusion réussie entre deux associations; et ses promoteurs ont trouvé des financements pour la transformation d’un bâtiment emblématique pour le  canton. La MRL peut être un espace de médiation formidable pour promouvoir le livre vis-à-vis des écoles notamment, mais pas seulement. Il s’inscrit dans notre dispositif de soutien au monde du livre.»

Alors, Jean-Jacques en son tombeau doit-il s’inquiéter du sort de son berceau? Les augures bégaient à ce stade. «Il serait insensé que Genève n’ait pas un espace digne de ce nom dédié à Rousseau et à son héritage intellectuel», s’inquiète Guillaume Chenevière, ancien patron de la RTS, rousseauiste jusqu’à la moelle et membre de la fondation de la MRL.

Du côté du PLR, on ne souhaite pas commenter à ce stade l’affaire, le rapport de commission n’étant pas encore sorti. Quant aux travaux prévus, ils sont pour le moment suspendus. Ils ne seront lancés qu’en cas de vote favorable du Grand Conseil. «Une année devrait suffire pour transformer le bâtiment», assure Manuel Tornare. Rousseau se fait du mouron.

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