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L'Ensemble Ictus devant les cages à lapin et le pigeon joueur
© Isabelle Meister

Scènes

A Genève, Karim Bel Kacem donne un droit de cité au Pigeonnier

Il en est parti à 17 ans, mais le metteur en scène qui travaille régulièrement à Vidy n’a pas oublié sa banlieue d’Amiens. Au Théâtre Saint-Gervais, il dresse un portrait éloquent du lieu

La banlieue, version sons et lumières. C’est d’abord de cette manière que l’on entre dans Le Pigeonnier, cette cité d’Amiens où a vécu jusqu’à ses 17 ans Karim Bel Kacem, plasticien et metteur en scène. A Saint-Gervais, sur fond de rumeurs évoquant les soulèvements de 2005 et les affrontements de 2012, des fumigènes et pétards embrasent le décor constitué de cages à lapin. Cris, sirènes et sommation. Feu, fumée et destruction. Ce début de 23, rue Couperin, raconte bien l’impasse de ces espaces conçus pour héberger en masse les travailleurs de l’immigration sans trop se soucier de leur respiration. La suite, qui relève du documentaire, puis de la composition musicale et enfin du jeu dresse un portrait pluriel du lieu. On se perd un peu dans la mosaïque sonore, mais la musique et le comédien prêtent ensuite un corps et une âme forte au projet.

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«Donne-moi 50 francs, allez maman, wallah, j’en ai besoin, allez, s’il te plaît.» La complainte de Yacine revient de façon lancinante lors des extraits audio du premier tableau. Tantôt désemparé, tantôt agressif, le jeune homme symbolise la dérive ordinaire de ces cités où les pères et les grands-pères, faute de travail et de dignité, sont démissionnaires. Drogue, délinquance, errance. L’insécurité est si intégrée que, plus loin, une jeune fille est prise de terreur lorsque son meilleur ami Mehdi la pousse dans un couloir sombre en vue d’un anniversaire surprise. Peu de place pour l’insouciance dans cette logique de survie.

Durant cette (un peu longue) exposition de la situation, on entend aussi un politicien du Front national qui rêve de faire le ménage, des éducateurs qui comptent le nombre de seringues distribuées, une femme qui cherche du travail et se dit prête à tout pour en trouver... Un bilan pesant, mais allégé aussi quand, sur les traces de Malraux, un orateur parle de l’amour comme base à toute démarche, architecturale, politique et sociale.

Un opéra des cités en direct

L’apaisement. On le trouve dans la deuxième partie, celle confiée à l’Ensemble belge Ictus dont le chef, Alain Franco a cette très belle mission: tisser une partition pour piano, alto, guitare, flûte et percussion à partir des compositeurs qui marquent de leur emprunte ce lot d’habitations. C’est que, ironie ou pensée positive, les barres d’immeubles construites au début des années soixante portent toutes des noms de compositeurs célèbres. De Mozart à Couperin, de Ravel à Debussy.

De quoi donner des ailes aux locataires? Si seulement! Aujourd’hui, après avoir été agitée et classée en zone de sécurité prioritaire, la cité est comme hébétée, raconte Karim Bel Kacem. C’est en quelque sorte pour lui donner une parole lyrique qu’il a commandé cet «opéra des cités». De fait, la balade de Couperin à Couperin, en passant par Debussy et Ravel, ou le parcours de Messager en longeant César Franck et Mozart, ou encore le départ de Ravel, le tout interprété en direct par l’Ensemble Ictus sorti de terre, permettent une vision réconciliée de la banlieue. Une aubade pour arrêter de «bader». Et pour rassurer le pigeon humain qui, pendant les volutes musicales joue aux plots avec les barres d’immeuble dressées.

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Et le spectacle gagne encore en puissance lors de l’arrivée de Fhami Gerbâa, comédien intense qui reprend les témoignages sonores du début et les livre au compte-gouttes en avançant lentement des profondeurs de la scène vers le devant. Une procession pour mieux saisir l’ampleur de la désolation ? Oui, alors que la démolition progressive du Pigeonnier est programmée pour 2019, le ton n’est pas à la fête. En témoigne encore Les hommes empaillés, poème de T.S. Eliot qui a servi de base à Apocalypse Now et qui est ici dit en arabe. «Nous sommes les hommes creux/Les hommes empaillés/ Cherchant appui ensemble/ La caboche pleine de bourre. Hélas! (….) Silhouette sans forme, ombre décolorée/ Geste sans mouvement, force paralysée.» Tout simplement éloquent.


23, rue Couperin, jusqu’au 10 juin, Théâtre Saint-Gervais, Genève.

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