Création

A Genève, L’Abri forge les futurs talents

Directeur depuis l’automne passé d’un espace à part, Rares Donca, 39 ans, héberge onze artistes en quête d’ascension. Le festival Emergentia reflète ces jours la vitalité du lieu

La volière de Rares Donca. C’est un bon titre de roman, non? Voyez le décor. On est dans un repli de la Vieille-Ville de Genève, sur le pavé de la rue de Toutes-Ames. C’est là que le Roumain Rares Donca, 39 ans, historien de l’art, collectionneur de gestes culottés, règne sur L’Abri.

Une volière? Oui. Des oiseaux aux ailes conquérantes y préparent leur envol. L’autre matin, on pousse la porte en verre d’un espace qui se déploie dans le ventre d’une muraille. Jadis, il était destiné à accueillir les habitants du quartier en cas de catastrophe. Aujourd’hui, il héberge onze talents, entre 20 et 30 ans, plasticien, chorégraphe, acteur, designer, musicien, etc.

Sur le seuil, vous faites «Ouah…», c’est plus fort que vous. Inauguré il y a quatre ans, dirigé jusqu’à l’été passé par le galvanique François Passard, le lieu respire l’élégance. Un bar de nuit se détache sur une paroi lambrissée. A main droite, un couloir se faufile vers une salle de spectacle, à main gauche une autre vous aguiche – pour une quarantaine de spectateurs chacune. Un escalier conduit à un studio d’enregistrement. Bref, il fait bon comploter ici.

Acte de naissance poétique

Ces jours, d’ailleurs, L’Abri voit loin, en partenariat avec l’Association pour la danse contemporaine (ADC) et le Théâtre de l’Usine. Chaque soir, des performeurs ou danseurs proposent une pièce qui est une carte de visite, un acte de naissance poétique. Cette plateforme de découvertes s’appelle Emergentia, elle sera reconduite l’année prochaine et elle exprime l’esprit des lieux.

«C’est la face émergée de L’Abri, pose d’une voix ouatée Rares Donca, cheveu court d’ornithologue dans ses taillis. Nous sommes un laboratoire. Nous sommes là pour accompagner des créateurs, leur fournir des outils, leur permettre d’échanger, de se nourrir de leurs pratiques respectives.»

Pourquoi ce désir d’Abri? Rares Donca travaillait au sein de Pro Helvetia, où il s’occupait de la relève chorégraphique. Quand l’annonce paraît pour la succession de François Passard, il se dit que ce repaire est une chance. A condition d’en repenser la formule. «François avait développé une belle programmation qui permettait à des musiciens de promouvoir leur travail. Mais il y avait peu d’argent pour la création. J’ai décidé de miser sur un petit nombre de personnalités, toutes sorties des écoles d’art de la région, et de leur donner du temps pour tâtonner, inventer, dialoguer, sans obligation de production à la fin de leur résidence.»

Des liens avec Bruxelles et Cluj

Un rêve d’escorte. «Je voulais faire moins et mieux, pour que le passage par L’Abri soit marquant. Nos résidents ont une année pour construire leur projet, ils reçoivent chacun 5000 francs, ils peuvent habiter pendant les semaines où ils travaillent ici dans une maison à Genthod, mise à disposition par le Département de l’instruction publique.»

Chiche, trop chiche, cette enveloppe de 5000 francs? Financé par une fondation qui ne veut pas dire son nom, L’Abri ne bat pas monnaie, certes. Mais Rares Donca l’a inscrit dans une cartographie qui favorise les partenariats avec d’autres enseignes, ce qui signifie des apports d’argent en fonction des projets.

Des exemples? L’Abri a rejoint le réseau Grand Luxe, qui favorise les échanges dans le domaine de la danse contemporaine entre Strasbourg, Bruxelles et Genève. Il a aussi noué une alliance avec la Fabrique de pinceaux, centre d’art indépendant à Cluj, en Roumanie.

Le pouvoir des mots

Le beau refuge tisse sa toile. Le festival La Bâtie produira ainsi une pièce d’un des résidents. «Nous sommes un relais entre les écoles et les espaces de production. L’objectif, c’est qu’au terme de cette année, chacun soit en mesure de s’appuyer sur des institutions. C’est ainsi que leur désir pourra se concrétiser.»

«Mais je m’étends, non?» s’inquiète Rares Donca dans un français parfait. «Absolument pas», proteste-t-on. Est-ce parce qu’il a fait du théâtre au lycée, dans la langue de Molière déjà, jouant avec sa troupe de collégiens dans plusieurs pays d’Europe? Ou parce qu’il connaît le pouvoir des mots, lui qui a appris à l’université l’italien et le norvégien? Ou simplement parce que sa douceur force le respect? Cet esthète, dont les parents étaient cuisiniers, imprime son rythme de dentellier à ses interlocuteurs et on le suit.

La volière de Rares est l’endroit idéal pour inventer sa liberté. Ces prochaines semaines, il prospectera dans les écoles pour choisir dix nouveaux résidents. En France, on l’appelle «Rare», sans prononcer le «s». C’est vrai qu’il aspire à cela: la rareté.


Emergentia, Genève, jusqu’au 13 avril.

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