Scènes

A Genève, l’Afrique du sud se fait homme

A lui seul, sur la scène de l’adc, il raconte la beauté, les viols, la gourmandise de son pays meurtri. Albert Ibokwe Khoza règne sur le plateau, mais doit son rayonnement à la direction habile de la chorégraphe Robyn Orlin

Le «Requiem de Mozart» est poignant. Le thème, les viols correctifs infligés aux lesbiennes et aux gays en Afrique du Sud pour les «guérir», est déchirant. Mais, sur la scène de l’adc, depuis mardi, on ne voit que lui. Albert Ibokwe Khoza, mi-homme, mi-femme, mi-cabotin, mi-démon. Aussi difficile à identifier que fascinant. Un surhomme ou demi-dieu, qui passe de la douceur amusée à la violence la plus cinglante. Il fait peur, oui, et hantera vos nuits. Mais cet astre ne serait pas si rayonnant sans la maîtrise dramaturgique de Robyn Orlin. C’est elle qui signe cette pièce au titre impossible: «And so you see… our honourable blue sky and ever enduring sun… can only be consumed slice by slice» («Et donc voici… notre ciel honorablement bleu et notre constant soleil… qui ne peuvent être consommés que petit à petit»). Et c’est elle qui cisèle les angles de ce cérémonial rebelle dans lequel surgit aussi la figure de Vladimir Poutine.

Albert Ibokwe Khoza. On l’a découvert à L’Usine, en janvier dernier, dans «Influences of a Closet Chant». Une performance au programme d’Antigel qui oscillait entre rituel chamanique et danse chaloupée. Le moment était déjà saisissant, mais le spectacle s’essoufflait entre incantations opaques, apostrophes au public un peu faciles et déhanchements lancinants.

Un amuseur qui aime l’excès

Ici, sous la direction de Robyn Orlin, aucun essoufflement. Scandée par les sept péchés capitaux et le «Requiem de Mozart» qui vient et revient comme un refrain, la soirée visite les terres de la jouissance et de la souffrance pour tenter de comprendre ce qui sous-tend la violence. Résumé ainsi, on pourrait imaginer un spectacle sombre. C’est tout l’inverse. Albert Ibokwe Khoza est d’abord un amuseur qui aime l’excès. Dès sa première apparition, de dos et dans un cocon de drap blanc, le maître de cérémonie, filmé et projeté sur grand écran, excite la curiosité.

Débarrassé de son linceul blanc, le danseur apparaît emballé dans un film alimentaire transparent. Il pourrait suffoquer. Au contraire, il s’étire avec volupté, les yeux fermés. L’art du contre-pied. Plus tard, le roitelet engouffre des oranges par poignées, peau comprise, et son corps ruisselle de cette débauche fruitée. Sur le «Rex tremendae» du Requiem, la séquence est sauvage, dérangeante. Mais le pire va venir. Pour se libérer du film plastique qui l’entrave encore, le danseur joue du couteau et on craint pour ses yeux.

Quand c’est non, c’est non

Si le viol s’esquisse dans ces menaces physiques, il est aussi évoqué de manière plus explicite. Ce moment du début, où l’homme replet manie le fouet, corrige le fauteuil de coups rageurs, avant de mimer un coït ambigu, traversé de cris stridents. Quand c’est non, c’est non. Sauf que l’eunuque, encore emballé dans du plastique, est entravé. Manière de montrer que lorsque la police et la justice ferment les yeux, comme c’est le cas en Afrique du Sud, la victime ne peut être respectée.

Spectatrice corrigée

Pourtant, on l’a dit, «And so you see…» est d’abord un spectacle réjoui. Les oranges qui débordent sur le corps, c’est collant? L’histrion demande à un spectateur et à une spectatrice de venir le laver. «Clean and talk at the same time!», intime-t-il, autoritaire, lorsque la jeune fille, questionnée sur son métier, interrompt son geste pour cogiter. On rit de ce côté intraitable. On rit aussi lorsque le même Albert, des joyaux à chaque doigt, danse avec Poutine qui, dans un film projeté sur grand écran, esquisse un jerk emprunté. Et on rit encore quand le cabotin dresse la longue liste des pays jaloux de l’Afrique du Sud, terre vernie en matières premières…

Violence et rire, donc. Et encore beauté. Le tableau d’«And so you see…» ne serait pas complet si on omettait de parler de ce festival de chair voluptueusement secouée – hommage au mangouste, danse du pays –, de ces plumes de couleurs vives accrochées aux hanches dodues, ou de ces visages nés du maquillage, reine nubienne et déesse bleue. Albert Ibokwe Khoza est un homme univers. Dans la souffrance, comme dans la jouissance, on ne se lasse pas de le regarder.


And so you see…, jusqu’au 19 nov., adc-Salle des Eaux-Vives, Genève, 022 320 06 06, www.adc-geneve.ch

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