Un spectacle aimant. C’est un genre en soi et il est rare, c’est dire s’il est précieux. Au Théâtre du Grütli à Genève, avant le Théâtre Benno Besson à Yverdon, Manon Krüttli et Céline Nidegger offrent cela, un lieu à part où tout est vrai parce que tout est faux, où quatre comédiennes espiègles sondent le vertige du métier de jouer et de vivre, où on suit le courant d’un texte en forme de vases communicants, une enquête poétique somptueuse signée de l’écrivain français Guillaume Poix. L’escapade, qui digresse du côté d’Hollywood et du très chic Fouquet’s à Paris, un soir de cérémonie des Césars, porte le beau nom de Miss None. Elle vous emporte.

Le vestige d’une présence. L’aura que laisse un artiste, cette lumière vaporeuse dont les survivants s’emparent comme d’une bougie dans le brouillard. La metteuse en scène Manon Krüttli, l’actrice Céline Nidegger, la photographe Dorothée Thébert et l’éclairagiste Jonas Bühler butinent dans des allées où tout menace de s’effacer. Ils suivent des traces, comme des archéologues du désir. Miss None, commandé à Guillaume Poix, suit ainsi Généalogie Léger, créée en septembre 2020 au Théâtre du Grütli déjà.

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Dans cette dernière, ils reconstituaient la vie de l’Américaine Barbara Loden, réalisatrice d’un seul film, Wanda. Ils recousaient des lambeaux de drame, les éclats d’un amour trop vite passé, des mirages de cinéma. Inspiré de Supplément à la vie de Barbara Loden (POL), livre délicat de Nathalie Léger, la pièce infusait dans nos nuits intérieures.

L’enfance perdue sur une plage

Le supplément de l’âme, c’est ce que recherche la bande de Manon Krüttli. Devant un rideau azur où s’alpaguent de beaux nuages blancs, la comédienne Lucie Zelger s’emballe, blonde comme Gena Rowlands, svelte comme Nicole Garcia, qu’on vient de voir à l’écran en préambule. Elle raconte une histoire dingue, celle du plus illustre et énigmatique figurant du cinéma mondial, Ariel Winthrop. Il a tourné avec les plus grands, pour Woody Allen, Ridley Scott, Martin Scorsese, John Cassavetes surtout. Mais oui, vous l’avez vu sans le voir dans Opening Night, réajustant une mèche de Gena Rowlands.

Elle vous raconte cela, Lucie Zelger, avec une gaucherie charmeuse digne d’une héroïne de Billy Wilder et vous vous mettez à spéculer avec elle. Ariel Winthrop a signé un seul film, dont il était le personnage principal, une seule œuvre où il s’expose de dos, héros sans visage d’une pellicule qu’il a fini par brûler. Et tant pis pour Nicole Garcia qui avait accepté de tourner pour lui. Mais le rideau s’échancre et Lucie Zelger, son brushing de comédie diabolo menthe, son tailleur droit années 1960, se démultiplie – Céline Nidegger, Aline Papin et Nora Steinig. Elles sont quatre à mélanger les genres, aux basques de cet Ariel Winthrop qui a fini par disparaître de la circulation sans prévenir.

Miss None est une chambre d’écho. Dans le film d’Ariel Winthrop qui n’a peut-être jamais existé, une petite fille happe la caméra avec ses dents du bonheur. C’est sans doute celle d’Ariel, ce fugitif sublime. Elle n’a pas de nom – Miss None. Tout comme n’en avait pas, pour l’Etat civil français, une fillette de 15 mois abandonnée par sa mère sur le sable glacé d’un bord de mer. Ce spectacle-là est un palimpseste. Plus vous le respirez, plus il vous entête. Plus il célèbre les figures des salles obscures, plus il parle de vous avec une gaieté de fin de soirée pompette au Fouquet’s ou ailleurs. C’est ce qu’on appelle bien une pièce aimante.


Miss None, Théâtre du Grütli, Genève, jusqu’au 14 novembre, et le 30 novembre à Yverdon-les-Bains, Théâtre Benno Besson.