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Le chantier de la Nouvelle Comédie sur le site de la gare des Eaux-Vives. Avec ses deux salles, ses ateliers de construction, son bistrot, ce théâtre sera dès 2020 un des fleurons de la vie culturelle romande.
© MARTIAL TREZZINI / Keystone

Construction

A Genève, l’ère des grands travaux culturels

Une Nouvelle Comédie qui sort de terre, une Cité de la musique en gestation, un Pavillon de la danse bientôt en construction. Jamais la ville de Rousseau n’a lancé autant de chantiers simultanés. Enquête sur une révolution en marche

Et si nous venions d’entrer dans un âge d’or culturel à Genève, d’un pied calviniste, c’est-à-dire discret, sans tapage, mais sacrément déterminé? Patron de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), le Français Jean-Pierre Greff l’affirme tout de go.

«On s’est longtemps demandé si Genève serait capable d’exprimer une ambition culturelle renouvelée, avec des projets leaders. Aujourd’hui, c’est un feu d’artifice.» Mais de quoi parle le directeur de la HEAD? D’une incroyable accélération de l’histoire. Il y a dix jours à peine, Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, pilotes novices de la grande maison, posaient la première pierre de la Nouvelle Comédie. Autour d’eux se pressaient ministres, artistes, apôtres de la première heure, tous réunis sur le site de la gare des Eaux-Vives – station maîtresse du CEVA, cette liaison Cornavin-Annemasse qui promet de révolutionner la mobilité.

Lire aussi notre éditorial: Culture, Genève en marche

Cette nef en verre, rêvée pendant plus de trente ans, portée par des professionnels réunis sous la bannière de l’Association pour la Nouvelle Comédie, fera figure dès la rentrée 2020 de joyau. Mais elle ne sera pas, et de loin, seule à briller sur le damier.

Une Cité de la musique à 270 millions

Jugez la floraison. Une Cité de la musique estimée à près de 270 millions devrait combler, à partir de 2022, les mélomanes les plus avertis. Désirée et financée exclusivement par des privés, cette Philharmonie de 1700 sièges ancrera l’OSR à dix enjambées de la place des Nations. Mieux, ce lieu d’exception, associé à la Haute Ecole de musique, devrait fidéliser des orchestres symphoniques de très haut vol qui ne considèrent pas aujourd’hui les rivages genevois comme un point de chute naturel.

Autre symbole de ce bond en avant: un théâtre de 220 places dédié à la danse contemporaine, cette discipline dont Genève est une place forte, verra le jour place Sturm, à la frontière de la Vieille-Ville. Le crédit de construction devrait être voté d’ici à l’année prochaine, au soulagement de l’Association pour la danse contemporaine (ADC) qui chapeaute la réalisation. Et puis encore: le Théâtre de Carouge cher à Jean Liermier devrait être reconstruit – si la population carougeoise vote en sa faveur cet automne; le Grand Théâtre, lui, rouvrira à l’été 2018, ravalé et rénové en profondeur.

Last but not least, la HEAD s’apprête à rassembler ses activités au sein des anciennes usines Elna, dans le quartier des Charmilles, ce qui lui permettra de fêter à la rentrée ses 10 ans avec éclat.

Un casting renouvelé

La Genève culturelle est en marche. Ce, d’autant que ce premier semestre est marqué par un changement de casting spectaculaire à la tête des institutions. Le Zurichois Aviel Cahn, actuel amiral de l’Opéra des Flandres à Anvers, succédera à Tobias Richter en 2019 au Grand Théâtre. Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer emménagent ces jours à la Comédie. Timonier de l’ADC, Claude Ratzé dirigera dès l’automne La Bâtie - Festival de Genève.

Chambardement, certes, mais sur des fondations solides. «Ces projets ne seraient pas possibles sans le soutien d’un public qui ne cesse d’augmenter», observe Roger Mayou, directeur du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. «En 2016, nos musées ont accueilli près d’un million de visiteurs.»

«L’offre était déjà très riche, mais Genève s’offre un fer de lance avec sa Comédie», note Sandrine Kuster, qui relaiera Philippe Macasdar en 2018 à la tête du Théâtre Saint-Gervais, après avoir dirigé l’Arsenic à Lausanne. «Une ou deux institutions phares, ça peut tout changer. On le voit à Lausanne avec le Théâtre de Vidy dans le domaine théâtral. Plateforme 10, qui réunira les musées près de la gare, jouera le même rôle.»

Nouvelles cartes, d’accord. Mais pour quel jeu? Et pour briguer quelle ligue? Ebauche d’un scénario en trois chapitres et un épilogue.

I. La fin du provincialisme

Genève, capitale culturelle? Sur le papier, oui. N’est-elle pas la ville de Suisse qui, après Bâle, dépense le plus pour la culture – 817 francs par habitant? Mais elle pâtit d’infrastructures décaties, à commencer par le Musée d’art et d’histoire, dont la population a refusé en février 2016 le projet d’agrandissement. Ce qui faisait dire à la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, face au chantier de la Comédie: «Pour ne pas être condamné au provincialisme, Genève devait se doter d’une telle infrastructure.»

Avec ses deux salles, l’une de 500 sièges, l’autre de 200, ses plateaux adaptés à tous les caprices de l’art, ce théâtre accueillera des productions européennes dont Genève a longtemps été privée. «Le Festival d’Avignon montre que des spectacles sous-titrés peuvent très bien marcher, souligne Sami Kanaan, ministre de la Culture en Ville de Genève. La Comédie aura cette ouverture, il y a tout un public international à capter, le festival Antigel y parvient.» Même ambition pour un Grand Théâtre rajeuni après les travaux, où Aviel Cahn annonce un souffle de folie.

«Nous n’avons pas assez misé sur la culture pour promouvoir Genève, poursuit Sami Kanaan. Je suis persuadé que, dans un futur proche, des amateurs d’art viendront de l’étranger pour un spectacle, une exposition, un festival, davantage encore qu’aujourd’hui. Pensez à l’impact du Musée d’ethnographie, à celui qu’aura la Cité de la musique. Et n’oubliez pas qu’un franc investi dans la culture rapporte beaucoup à l’économie genevoise, comme l’a démontré une récente étude de la Haute Ecole de gestion de Genève.»

II. Le local, ce trésor

Pêcher au-delà des frontières les créateurs les plus singuliers, c’est bien. Mais il ne faudrait pas sacrifier une scène locale historiquement volcanique. «La Comédie devra jouer son rôle de locomotive pour les artistes d’ici, intégrer les petites salles dans ses projets», recommande Sandro Rossetti, architecte, musicien, figure de la scène alternative. Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer sont sur cette même ligne. De son côté, Aviel Cahn s’engageait, fin mai devant la presse, à aller à la rencontre des forces vives de la région.

Vous applaudissez ces vases communicants? Il n’est pas sûr que tous les conseillers municipaux ovationnent. L’aide de la Ville à la Comédie est censée doubler, passer de 6 à 12 millions d’ici à 2020. Où trouver cet argent? Comment ne pas soustraire ici pour donner là? «Il serait aberrant de ne pas pouvoir compter sur la subvention prévue, ça reviendrait à acheter une Ferrari sans avoir le budget du plein, explique Denis Maillefer. Avec Natacha Koutchoumov, nous nous employons à convaincre les milieux politiques et économiques qu’un théâtre n’est pas une citadelle branchée, mais un lieu de vie et que le rayonnement d’une ville se mesure aussi à ça.»

Une solution? Le canton pourrait revenir dans le jeu. Il n’est certes plus censé soutenir l’institution, en vertu de la répartition des tâches avec la Ville. Mais la règle peut changer, en fonction aussi du rapport de force de la prochaine législature.

III. Une galaxie éclatée

Finie l’époque où spectacles, concerts, expositions étaient le privilège des beaux quartiers du centre-ville. La Cité de la musique se mirera dans le Palais des Nations. La Comédie draguera les 50 000 voyageurs qui transiteront chaque jour par la gare des Eaux-Vives. Les quelque 700 étudiants de la HEAD électriseront les Charmilles.

«Il y a une extension du territoire de la culture, s’enthousiasme Jean-Pierre Greff. On tourne la page d’une Genève culturelle confinée où chacun cultivait son jardin pour entrer dans un autre régime où les échanges s’intensifient. La HEAD est un bon exemple: nous avons des partenariats multiples et au vu de ce qui se dessine nous allons les amplifier.»

Conclusion: le prix de l’âge d’or

Au bout du lac, la vague culturelle est porteuse. Mais cette fièvre d’entreprendre ne garantit rien. «La Cité de la musique, la Nouvelle Comédie, le Grand Théâtre, c’est formidable, mais les collectivités parviendront-elles à les financer?» s’interroge une conseillère municipale chevronnée.

Certitude pourtant: le temps des stagnations a vécu. Les chantiers sont ouverts. Des acteurs ambitieux entrent en lice. «Genève a une carte formidable à jouer, un potentiel de rayonnement, la possibilité de casser les frontières», estime Jean Liermier, patron du Théâtre de Carouge. «C’est aux politiques de transformer l’essai et aux professionnels de travailler ensemble.» L’âge d’or est à ce prix.


Le Musée d’art et d’histoire (MAH) en quête d’avenir

«Nous avons remis tout récemment au conseil administratif des scenarii pour le futur du Musée d’art et d’histoire», confie Roger Mayou. Serait-ce le bout du tunnel, enfin? Le 28 février 2016, la terre tremblait – un peu – à Genève. Après des mois de campagne acharnée, la population opposait un cinglant non au projet Jean Nouvel d’agrandissement et de rénovation du MAH.

Secoué, le ministre municipal de la Culture Sami Kanaan reconnaissait la défaite. Au mois de juin, il annonçait la constitution d’une commission d’experts européens de haut vol, coprésidée par Jacques Hainard et Roger Mayou justement. Sa mission? Plancher sur un projet muséographique d’abord, avant de penser à l’enveloppe architecturale.

«Le conseil administratif doit rendre son verdict, poursuit Roger Mayou. Il doit trancher sur la formule qui lui semble la plus heureuse.» Il s’agira notamment de décider s’il faut ou pas construire un nouvel espace susceptible d’accueillir une partie des collections du MAH. Le bâtiment des Casemates libéré par la Haute Ecole d’art et de design pourrait offrir une solution. L’avènement de ce MAH métamorphosé est annoncé pour 2025. Il y a des paquebots qui ne sont pas faits pour la vitesse.


Au chiffre près

250 millions: le budget culturel de la Ville de Genève

98 millions: le coût de la Nouvelle Comédie

270 millions: le prix estimé de la Cité de la musique

54 millions: le coût du nouveau Théâtre de Carouge

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