Vendredi 2 novembre, la Comédie de Genève. Le Citoyen, création d’Hervé Loichemol, directeur des lieux, vit sa deuxième représentation. Devant un parterre très clairsemé. La pièce manque d’inspiration, certes, mais le bouche-à-oreille ne peut pas avoir encore frappé. Les sièges vides de la première institution théâtrale du canton qui fête ses cent ans cette année témoignent d’un autre phénomène, plus préoccupant: la difficulté de la nouvelle direction, en place depuis la rentrée 2011, à fidéliser un public.

Jeudi 6 décembre, Théâtre du Grütli, à Genève. Mein Kampf (farce), création de Frédéric Polier, également maître des lieux, se joue dans la grande salle du sous-sol. Devant 15 personnes. Ce qui devrait être une pochade sur Hitler manque du coup de corps et de cœur. On bâille et on s’interroge. Que se passe-t-il? Pourquoi le public genevois boude-t-il ses salles? Y a-t-il trop d’offre? Pas assez de visibilité? Pas assez de qualité? Car on annonce un autre blessé d’envergure: le Grand Théâtre, qui affiche lui aussi un taux de fréquentation à la baisse. Bien sûr, des scènes comme le Théâtre de Carouge, Saint-Gervais ou Le Poche résistent à la vague de froid. Mais ce n’est pas le plein soleil non plus. Entre la crise qui touche tous les foyers, les changements de pratiques des publics et la déferlante de propositions artistiques, chaque directeur joue serré.

Et lorgne en soupirant du côté de Lausanne où tout semble plus léger. Avec Vincent Baudriller, directeur sortant du Festival d’Avignon, Vidy vient de se doter d’un timonier ambitieux pour septembre 2013 (LT du 21.12.12). Par ailleurs, l’Arsenic, en voie d’être reconstruit plus beau qu’avant, donne des ailes à la scène contemporaine. Enfin, à Lausanne, il y a encore la Manufacture, Haute Ecole de théâtre de Suisse romande, qui ancre l’avenir de l’art dramatique dans la cité lémanique. Alors quoi, Genève souffre d’un gros mal de scène? La patrie de la future Nouvelle Comédie, théâtre de dimension européenne prévu en 2018 sur le site de la Gare des Eaux-Vives, aurait perdu ses couleurs théâtrales? Parcours dans le noir de ses salles.

En mal d’identification

Quand, dans une ville, le théâtre principal est plein, toutes les autres salles se portent bien. Or, à Genève, depuis la prise de fonction d’Hervé Loichemol en septembre 2011, la Comédie, souvent désertée, ne remplit plus son rôle de locomotive. Plusieurs facteurs expliquent cette désaffection, à commencer par le simple changement de direction. Chaque succession nécessite un temps d’adaptation, une re-fidélisation du public.

L’ennui, c’est que durant sa première année, Hervé Loichemol a connu de gros ratages qui ont miné sa saison inaugurale. C’est que, fidèle à sa ligne philosophico-littéraire plutôt austère, le directeur privilégie des pièces à thèse sur des productions spectaculaires. C’est son droit, mais le public a aussi le droit de s’ennuyer et de ne pas revenir. L’opération de dissuasion s’est renouvelée cet automne avec Le Citoyen. Consacrée à Jean-Jacques Rousseau, figure qui a pourtant généré de beaux moments de théâtre à Genève durant l’année de son tricentenaire, la production signée Hervé Loichemol et Denis Guénoun a commencé ses représentations mollement en termes de public pour finir de manière catastrophique. «C’est une création qui n’a pas trouvé son public», confirme Bernard Laurent, administrateur de la Comédie de Genève, qui admet plus généralement que «l’identification de la population à la Comédie ne s’est pas encore faite et qu’un travail doit être entrepris pour redresser la barre». Cela, sans sacrifier à la prise de risque inhérente à un théâtre de création, souligne l’administrateur. Encore que, poursuit-il, «les prochaines saisons devront peut-être contenir plus d’accueils et/ou plus d’auteurs connus. Lorsqu’en décembre, nous avons présenté un spectacle basé sur un texte de Nancy Huston, on a rempli.» De là à dire que le public aime voir ce qu’il connaît déjà…

Absence de ligne

Le manque de notoriété, c’est exactement ce dont souffre aussi Frédéric Polier à la tête du Théâtre du Grütli, à Genève. Entré en fonction en septembre 2012, celui qui fut pourtant pendant cinq ans directeur du Théâtre d’été de l’Orangerie n’est pas arrivé dans son nouveau lieu avec un public déjà fidélisé. Au contraire. Au Grütli, il succède à Maya Bösch et Michèle Pralong qui, après six ans, avaient réussi à mobiliser un public autour de la création contemporaine et expérimentale, alors que Frédéric Polier revendique comme seule ligne «le fait de donner du travail aux comédiens et metteurs en scène locaux». Difficile de dégager une esthétique de ce postulat. Dès lors, l’audience attend la deuxième semaine de représentations, les critiques et le bouche-à-oreille pour venir au Grütli. Ainsi, Mein Kampf (farce), production du maître des lieux, a fini complet après avoir connu un début plus que laborieux. Soit 59% de fréquentation pour un total de 1165 spectateurs. «Sans doute, le public peine à situer notre offre, concède Lionel Chiuch. Mais nous revendiquons cette programmation panachée avec tantôt des formes très contemporaines, tantôt des formes plus classiques.» Par contre l’adjoint à la direction reconnaît qu’il faut gagner le public à ce principe. «Dans une saison, j’envisage de lancer une publication. Tout de suite, nous pensons organiser des dîners publics-artistes pour que les spectateurs puissent rencontrer les artistes dans un cadre informel et chaleureux.» Le Grütli s’affole-t-il de ce taux de fréquentation de 53% depuis la rentrée? «Non, répond Lionel Chiuch, nous sommes confiants. Chaque changement de direction implique un temps d’adaptation. Vu la qualité des spectacles déjà programmés, le public va finir par venir dès les premières représentations.»

Au théâtre, quand on veut

L’austérité d’une programmation ou le renouvellement d’une direction ne sont pas les seuls facteurs de baisse d’audience. Le Théâtre de Carouge, qui affiche fièrement ses 93,3% de fréquentation en 2011-2012, constate une nouvelle pratique des publics qui l’inquiète. En gros, les gens s’abonnent moins, viennent plus au coup par coup, et surtout, réservent très tard – souvent le jour même –, ce qui provoque des sueurs froides en termes de remplissage. «Ça ne nous était jamais arrivé, relate Francis Cossu, chargé de communication du Carouge. Peu avant le début des représentations de Murmures des murs, de la tête d’affiche Aurélia Thiérrée, nous n’avions pour la première semaine que 68% de taux de fréquentation, soit les places des abonnés. Les places libres, qui en général s’arrachent très vite, peinaient à être réservées.» Branle-bas de combat, le directeur Jean Liermier convoque une séance de travail et organise une contre-attaque avec tractage devant les autres théâtres, sollicitation spéciale des partenaires, envois de mails ciblés. «Grâce à cette mobilisation, on a pu atteindre les 85% de fréquentation sans lesquels notre directeur ne dort pas la nuit! Mais dans la crainte que cette volatilité du public se reproduise sur La Locandiera, qui débute ce vendredi, on a mené une campagne d’arrache-pied avec, entre autres, une répétition ouverte au public suivie de la vente de billets, opération qui a bien réussi.»

Le fléchissement serait donc bien général. Comme si la crise poussait les gens à rester chez soi à regarder des films téléchargés… «Oui, Genève vit à sa mesure ce qu’ont pu vivre d’autres villes françaises avant elle. Plus de morosité, moins de moyens pour aller au théâtre», estime Francis Cossu qui se bat justement pour la «survivance du lien humain». Il est rejoint par Lionel Chiuch: «On parle beaucoup 3D au cinéma. La meilleure 3D reste celle proposée en live par le théâtre!»

Hervé Loichemol privilégie des pièces à thèse, c’est son droit. Mais le public a aussi le droit de s’ennuyer et de ne pas revenir