Ils sont debout, deux heures durant, pour restituer des expériences qui, souvent, ont mis leurs auteurs à terre émotionnellement. Face au public de la Comédie de Genève, avant celui du Théâtre populaire romand (TPR) à La Chaux-de-Fonds, Natacha Koutchoumov, Beatriz Bras, Adrien Barazzone et Baptiste Coustenoble portent avec intensité la parole des humanitaires du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) et de (MSF) Médecins sans frontières.

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La proposition, conçue par Tiago Rodrigues et rythmée par la batterie virtuose de Gabriel Ferrandini qui est à la fois pulsations de vie et tremblements de mort, vibre de ces témoignages simples et forts. Les réserves? Une sensation d’empilement dans l’enchaînement trop systématique de ces récits et un parti pris tout de même très positif. A part un scélérat très scélérat, les professionnels cités, vaillants sur le terrain, sont salués Dans la mesure de l’impossible.

Tiago, chevalier du cœur

Bien avant qu’il ne devienne, l’été dernier, le nouveau directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues a conquis le cœur des Genevois grâce à Forum Meyrin, sa première maison. Là, le metteur en scène portugais a livré des perles d’intelligence et d’humanité. On pense par exemple à By heart en 2017, dans lequel ce pédagogue inspiré apprenait phrase après phrase un sonnet de Shakespeare aux spectateurs courageux qui se prêtaient au jeu. Le spectacle, lumineux, rendait hommage à sa grand-mère qui, bientôt aveugle, avait décidé d’apprendre par cœur ses passages littéraires préférés avant de perdre l’usage de ses yeux.

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On pense aussi, et plus encore, à Bovary, formidable tissage du roman phare de Flaubert et du procès essuyé par l’écrivain à sa publication, en 1856, pour «outrage à la morale publique et à la religion». A l’image des feuilles A4 qui volaient sur le plateau, symbole de l’amour fou que l’écrivain portait aux mots, le spectacle, fluide et sensuel, plaidait pour la folie des grandeurs et la vie mieux que la vie.

On n’est pas des héros

A la Comédie, depuis mardi, pas de folie. Mais une restitution sensible et attentive des paroles des humanitaires chargées du poids du danger, de la responsabilité et, souvent de la culpabilité. «Vous direz bien que nous ne sommes pas des héros et que nous ne faisons que notre boulot», ont prié à plusieurs reprises les délégués, médecins et infirmiers que Tiago Rodrigues et ses comédiens ont rencontrés.

Devant une tente qui va se déployer comme un poumon (Laurent Junod aux décors), le spectacle débute justement avec les doutes des interviewés sur leur métier. «Est-ce qu’on est simplement attirés par le danger? Est-ce qu’on fuit quelque chose en allant si loin pour aider? Est-ce qu’on participe à un énorme marché mondialisé?» se questionnent-ils, soucieux de souligner la complexité de leurs missions et de leur engagement dans ces missions.

Actes de bravoure

Fils d’une mère médecin, «la seule vraie profession à ses yeux», comme il le précise dans la feuille de salle, Tiago Rodrigues aborde cette population avec un biais très positif. Ainsi, malgré les mises en garde du début, le spectacle s’attache surtout à célébrer la force et la résilience de ces missionnés.

Comment, dans une ville dévastée et face à un rituel de deuil qui paraît secondaire puisque des blessés attendent d’être soignés, un délégué du CICR s’associe à ces gestes de sépulture par respect pour «la dignité». Comment, dans la jungle, une humanitaire donne son propre sang à un enfant qui porte le prénom d’un «footballeur mythologique» pour le sauver d’une mort annoncée. Comment une autre déléguée, n’écoutant que son courage, fait cesser le feu entre deux factions armées pour parvenir à soigner un adolescent mourant. Ou comment encore, une ambulancière réconforte un collègue traumatisé par la vision d’un homme retrouvé pendu auprès de sa femme qu’il a tuée devant leurs deux enfants…

Culpabilité de l’Occident

De fait, tous les récits frappent par leur urgence, leur détresse et leur intensité. De fait, les situations traversées par ces professionnels sont extrêmes, violentes, déchirantes. C’est normal, au fond, que l’admiration l’emporte sur le scepticisme, car, comme le dit le metteur en scène, «la source de cette souffrance qui nous indigne se trouve chez nous, dans notre système capitaliste qui a envahi toute la planète et altéré les valeurs fondamentales». Ainsi, notre culpabilité nous pousse à remercier les humanitaires qui, même s’ils se savent impuissants – «on ne change pas le monde, on le soulage», répètent-ils souvent –, tentent dans leur grande majorité de réparer l’injure faite à ces pays meurtris.

Mais un spectacle a besoin de contrastes et de tensions pour respirer. Or, là, à part une formidable colère contre un humanitaire qui a abusé de jeunes filles mineures dans un pays en guerre, le ton est à l’hommage. Et ce n’est pas la fausse modestie de certains témoins, qui font de l’humour sur leur action tout en sachant que ce qu’ils viennent de raconter est sidérant, qui amène cette respiration. La tension serait venue d’un vrai questionnement sur le bien-fondé de ce métier et des organisations qui y président. Dans Bovary, Emma l’absolue était challengée par Charles, l’amoureux terre à terre, mais sincère. Ici, peu de notes discordantes dans le concert humanitaire.

Dans la mesure de l’impossible, Comédie de Genève, jusqu’au 13 février. Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds, les 25 et 26 mars.