Un programme enchaînant les styles et les climats à la manière d’une constellation sonore: le chef Jonathan Nott, le violoncelliste Steven Isserlis, l’organiste Olivier Latry et l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) ont déployé leurs talents respectifs jeudi soir, au Victoria Hall de Genève.

Feu d’artifice est une pièce de jeunesse de Stravinski, qui illustre bien son talent d’orchestrateur. Brève, d’une durée de quatre minutes, l’œuvre fourmille d’éclats sonores. Jonathan Nott s’en empare à la manière d’un prestidigitateur. Il fait rougeoyer les pupitres de l’orchestre, lesquels s’illuminent comme dans un tour de passe-passe, dans une ambiance de ballet féerique et embrasé. Entre tendresse et rugosité, le violoncelliste anglais Steven Isserlis se fraie une voie dans le Concerto pour violoncelle de Schumann au romantisme tourmenté. Dès l’énoncé du thème, il cultive une sonorité introspective feutrée, très legato, sur le ton d’une confession, que l’on retrouvera dans le merveilleux mouvement central, faisant dialoguer le soliste avec un autre violoncelle solo de l’orchestre.

Elans rhapsodiques

Dans les passages plus fougueux, il s’emporte, dans un jeu très physique où tout son corps – y compris sa tignasse bouclée – entre dans une sorte de frénésie rhapsodique. Il fait entendre le frottement de l’archet sur les cordes dans ses attaques musclées. Un musicien habité, pas toujours parfait techniquement, mais plein d’imagination sonore. Jonathan Nott et l’OSR l’accompagnent avec musicalité, sur des tempi oscillant entre une certaine mesure (le premier mouvement aux respirations assumées) et fébrilité (le Finale).

Le public était suspendu au bis de Steven Isserlis, Le Chant des oiseaux de Pablo Casals. Une pièce superbement dépouillée, aux sonorités quasiment susurrées sous l’archet du violoncelliste. Rutilant et chaloupé, l’Alborada del gracioso de Ravel ouvrait la seconde partie du concert. Ici, les musiciens de l’OSR sont en territoire familier, déployant leurs belles sonorités latines (éloquent solo de basson). Ne manquait plus que la pièce de résistance, Waves de Pascal Dusapin.

Sentiment océanique

Dans cette œuvre de 2019, le compositeur français a eu la bonne idée d’éviter une confrontation directe entre l’orgue et l’orchestre à la manière d’un concerto traditionnel – il s’agit plutôt d’un «duo». A certains moments, il est même difficile de distinguer les sonorités de l’un et de l’autre. Il en résulte un sentiment océanique, l’impression d’être emporté dans un flux ininterrompu qu’exacerbent les lames de fond émergeant des soubassements de l’orchestre. Une tension souterraine accompagne Waves d’un bout à l’autre. La forme ouverte – non circonscrite ­ – évoque les épisodes orchestraux dans les opéras de Wagner. Et l’on décèle volontiers des réminiscences de La Mer de Debussy, dans les fanfares de cuivres comme dans les textures scintillantes.

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Nappes de sons, longues notes tenues, strates superposées à des vitesses différentes, déflagrations brutales: c’est envoûtant, avec un côté un peu cinématographique par moments. Les deux parties de bugles, placés hors de l’enceinte de l’orchestre (ici de part et d’autre de l’organiste sur la première galerie), génèrent des salves de cuivres, à la manière d’impulsions, en résonance avec la luxuriance de l’orchestre. Pascal Dusapin réserve une partie virtuose à l’orgue sans que celui-ci vienne jamais voler la vedette à l’orchestre. Olivier Latry domine très bien sa partition, dans un jeu de va-et-vient avec l’orchestre, jusqu’à la péroraison hyper-sonore et spectaculaire. Une partition envoûtante, à l’expressivité immédiate.


Prochains concerts de l’OSR, le 24 novembre à 19h30 au Victoria Hall de Genève, et le 25 à 20h15 à la Salle Métropole de Lausanne. Avec Hannu Lintu à la direction et Leila Josefowicz au violon dans des œuvres de Sibelius, Alban Berg et Carl Nielsen.