Théâtre

A Genève, la lutte finale pour la Nouvelle Comédie

Genève cherche la femme ou l’homme providentiel capable de diriger une scène qui attise toutes les passions. Le premier tour a laissé sur le carreau des personnalités locales de premier plan

Une hécatombe. Le premier tour s’est achevé et les favoris ont chuté, les uns après les autres. Pas tous, certes. Mais des personnalités de premier plan qui semblaient promises au moins au second tour. De quoi parle-t-on? Du concours pour le poste de directeur de la Nouvelle Comédie, ce palais de verre qui excite l’Europe théâtrale et qui devrait régner sur le quartier de la gare des Eaux-Vives à Genève, dès janvier 2020.

Les artistes locaux n’ont pas la cote

D’après nos sources, quinze candidats – sur près de 40 dossiers – ont été auditionnés par un jury d’experts et par des représentants de la FAD – Fondation d’art dramatique – qui préside au destin de la Comédie. Cet aréopage a d’ores et déjà décidé d’éliminer l’artiste genevois Dorian Rossel, 40 ans, dont le travail est distingué en Suisse et en France; Salvador Garcia, l’homme qui a fait du Théâtre de Bonlieu à Annecy une enseigne qui compte; le Français Dominique Pitoiset, un metteur en scène dont chaque spectacle frappe; et surprise des surprises, le Suisse Milo Rau en personne qui est à 39 ans l’un des créateurs les plus passionnants d’Europe.

Constat ici: les locaux n’auraient pas la cote. Parmi les éliminés, il faut ajouter encore le tandem formé par Sandrine Kuster, directrice inspirée de l’Arsenic de Lausanne, et l’acteur genevois Joan Mompart. De là à affirmer qu’on n’est jamais prophète sur ses terres… «Les artistes romands sont en pleine ascension, ils devraient être davantage validés dans leur propre pays comme cela se fait en Belgique et en France», regrette Dorian Rossel. «Le passeport du futur responsable n’a aucune importance, répond le président de la FAD Thomas Boyer. En revanche, une partie de sa mission consistera bien à valoriser les talents de la région. Et qui vous dit qu’il n'y a pas de Suisse au deuxième tour?»

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Quatre experts de haut calibre

Certitude, la liste des éconduits est un indicateur. La Fondation d’art dramatique, composée de représentants des partis du conseil municipal et présidée par le libéral-radical Thomas Boyer, a des exigences comme elle n’en a jamais eu. C’est que l’enjeu est colossal. Après trente ans d’atermoiements et un fracassant rapport Langhoff appelant en 1987 à transformer la vieille Comédie, Genève s’est décidée à investir un peu plus de 100 millions dans un théâtre adapté aux exigences du XXIe siècle. Le ministre municipal de la Culture Sami Kanaan le martèle: avec ses deux salles, ses ateliers de construction de décors, cette nef doit, au même titre que le Grand Théâtre et l’OSR, constituer un atout majeur dans l’offre culturelle genevoise. La FAD est au diapason: elle s’est dotée d’un groupe d’experts qui a du métier et des horizons.

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Mais qui sont ces yeux perçants? Dominique Catton d’abord. Le fondateur et ex-directeur du Théâtre Am Stram Gram représente le canal historique, celui de l’Association pour une Nouvelle Comédie qui depuis 2001 bataille pour que son ambition prenne forme. Myriam Prongué ensuite. La directrice de la division Théâtre de Pro Helvetia connaît le moindre soupirail de la scène helvétique. La Française Nicole Gautier, elle, fait figure d’encyclopédie du théâtre francophone, pour avoir dirigé pendant près de vingt ans le Théâtre de la Cité internationale à Paris. Quant à l’Allemand Thomas Ostermeier, il rayonne à la tête de la monumentale Schaubühne de Berlin, metteur en scène charismatique de spectacles que l’Europe s’arrache.

Des candidats sollicités hors des délais

Irréprochable, ce quatuor? Dans l’esprit sans doute. Dans la forme, peut-être pas. Le groupe des quatre a invité des personnalités – dont Milo Rau – à poser leur candidature après la date butoir pour le dépôt des dossiers, le 31 juillet. «Ce n’est pas correct, s’offusque un artiste genevois. On ne peut pas changer les règles du jeu pendant la partie.» Thomas Boyer justifie la démarche: «Les experts ont sollicité des personnalités qui n’étaient pas informées de la procédure. Elles ont eu entre cinq et six semaines pour préparer leurs projets, soit bien moins de temps que leurs concurrents. Notre souci est d’avoir les meilleures candidatures possibles, je ne vis pas dans un monde fait de rigidité.»

La dérogation peut surprendre, certes. Mais Genève peut-elle se permettre une nouvelle fois de nommer une direction sans relief à la tête de l’une de ses institutions culturelles? «Ce n’est pas une succession ordinaire, mais le lancement d’un paquebot qui aura des moyens et des ambitions tout autres que l’actuelle Comédie», appuie une routinière. Vraiment? Là est toute la question. Le futur résident de la grande maison disposera-t-il des 12 à 13 millions de subventions annoncées dès 2020? Le Conseil municipal doublera-t-il sa dotation actuelle de quelque 6 millions (le Théâtre de Vidy, lui, est soutenu par la Ville de Lausanne et le canton de Vaud à hauteur de 9 millions, pour un budget de 17 millions, ndlr)?

Des subventions incertaines

Ancien directeur du Théâtre national de Bordeaux et candidat déçu à la direction de la Nouvelle Comédie, Dominique Pitoiset en doute: «J’avais un projet qui consistait à faire de cette scène un Schauspielhaus romand, avec une troupe d’acteurs suisses à demeure qui aurait travaillé avec de grandes figures de la mise en scène. Cette ambition était réalisable dans le cadre budgétaire prévu, 15 millions environ. Mais il m’a semblé que la FAD n’était pas en mesure de garantir la montée en puissance de l’institution.» Thomas Boyer, lui, refuse d’envisager le scénario de l’avarice, même si le parlement municipal penche à droite aujourd’hui.

«Quand le projet de loi concernant la construction de la Nouvelle Comédie a été présenté, il était accompagné d’un prébudget, rappelle-t-il. Il faudra donc être conséquent. On ne peut pas imaginer que cette structure fonctionne avec les moyens d’un petit théâtre.» Vous avez dit mité, le champ de la gloire? Il n’a rien d’une allée royale en tout cas, quoi qu’en dise le président de la FAD. C’est pourquoi aussi la personnalité de l’élu(e) sera capitale.

Notre éditorial de janvier: Divine Comédie

De grands oraux fin janvier

Car dans un contexte incertain, il ne faudra pas seulement être porteur d’une vision enthousiasmante, mais l’incarner auprès de la profession, du public et des politiques. Il faudra en somme habiter cet étrange temps flou entre une prise de fonction effective au mois de juin 2017 et l’ouverture de la Nouvelle Comédie en 2020. Dans ce laps-là, il faudra notamment négocier la grande mue, le passage d’un phalanstère de vingt-cinq employés à une manufacture de plus de soixante personnes.

Bref, les jeux ne sont pas faits. Le sprint est lancé. Ils seraient cinq à se disputer le trophée. Le second tour aura lieu fin janvier. A la sortie de l’hiver, le bureau de la FAD rendra son verdict. La femme ou l’homme providentiel devra posséder une vision, un charisme, une éloquence, être poète et politique. On a hâte de rencontrer le phénomène.

Collaboration: Marie-Pierre Genecand


Christian Longchamp, l’invité surprise

Dramaturge à l’Opéra de la Monnaie à Bruxelles, puis à l’Opéra de Paris, ce Lausannois de 47 ans fait partie du dernier carré

La surprise du premier tour, c’est lui, Christian Longchamp. Ce Lausannois de 47 ans, fils d’une conseillère communale PLR, fait carrière à Paris d’abord, comme programmateur à l’Auditorium du Musée du Louvre, puis à Bruxelles dès 2007, en tant que bras droit du directeur de l’Opéra de la Monnaie, Peter de Caluwe. Il officie comme directeur de la dramaturgie et des éditions de la Monnaie. Cette collaboration s’avère fructueuse: il déborde d’idées, brille aussi par sa facilité de contact, selon un observateur; il attire surtout des artistes très recherchés, comme l’Italien Romeo Castellucci et le Polonais Krzysztof Warlikowski, avec lesquels il collabore étroitement. La maison bruxelloise collectionne les soirées marquantes. En 2011, la prestigieuse revue «Opernwelt» la désigne «opéra de l’année».

La suite? C’est l’Opéra de Paris où il est directeur de la dramaturgie, sous l’aile de Stéphane Lissner, jusqu’en 2015. Et aujourd’hui, c’est l’Opéra du Rhin à Strasbourg, dont il est conseiller artistique. Mais pourquoi alors ne pas avoir postulé à la direction du Grand Théâtre qui se cherche lui aussi un timonier? «Parce que le théâtre parlé est ma première passion, celle qui m’anime depuis mes 18 ans, raconte-t-il au téléphone. Et surtout parce que la Nouvelle Comédie sera un outil extraordinaire, qui permettra aussi bien de présenter du théâtre parlé que du théâtre musical et de la danse contemporaine, discipline qui est aussi l’une de mes passions.»

Et son rôle, comment le définit-il, s’il est nommé? «Je me vois en intendant à l’allemande, j’aurai le souci de travailler avec des institutions et des artistes de la région, de privilégier la transversalité entre les arts.» L’homme est loquace, mais prudent. Il n’en dira pas plus. Il a désormais deux mois pour peaufiner son projet. Les oraux de la fin janvier promettent. A ce stade, toutes les options pour le poste sont encore ouvertes: un créateur accompagné d’un administrateur, un collectif d’artistes ou un dramaturge-producteur à la manière de Christian Longchamp. (A. D.)

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