Genève, ville où on ne fait pas la fête, dont on ferme les lieux de concerts? Genève, ville morne? Pas dans tous les domaines, assurément. En matière d’art, c’est plutôt son dynamisme qui frappe. Ce mois-ci, le superlatif Larry Gagosian y ouvre bureaux et galerie. Preuve que Genève est un carrefour du commerce de l’art, qu’elle a son rôle à jouer, autant pour un mastodonte que pour des galeries défricheuses.

A Genève, on se réjouit et on salue la venue du marchand américain. On rappelle aussi que la scène genevoise résulte d’une patiente construction. «Elle doit beaucoup à la création du Mamco (Musée d’art moderne et contemporain), en 1994, rappelle Samuel Gross, de la galerie Evergreene. Tout un réseau s’est construit et développé, avec des figures engagées, autour de l’institution.» La galerie Skopia, par exemple, fondée par Pierre-Henri Jaccaud, a su mettre en avant des artistes suisses et s’est installée dans le même bâtiment que le Mamco et le Centre d’art contemporain. «Genève est parti de pas grand-chose, estime Philippe Davet, bras droit du conseiller en art Marc Blondeau. La ville n’a pas une histoire de grands collectionneurs, comme d’autres lieux en Suisse. C’est vraiment l’ouverture du musée puis le développement d’un réseau artistique autour de ce lieu-phare qui ont lancé Genève.»

Le réseau, tout près du Mamco, c’est entre autres l’association du Quartier des Bains, créée par trois galeristes en 2001: Edward Mitterrand, Pierre Huber et Pierre-Henri Jaccaud. En 2005, Marc Blondeau, qui quitte Paris pour Genève, développe l’association. Sandra Mudronja, chargée depuis lors de la communication du Quartier des Bains et cheville ouvrière d’une réussite certaine, peut palper une réelle effervescence. «Genève bouge côté arts. Le phénomène monte en puissance dans la ville en général, dans le quartier des Bains en particulier. Entre espaces d’exposition (art, design, BD) et galeries, le quartier compte 25 lieux dont une dizaine ont ouvert ces trois dernières années.» Parmi les nouvelles adresses des Bains, on peut citer TMproject, Saks, Patricia Low Contemporary ou, le dernier en date, Ribordy contemporary, qui ont leur entrée, gage de sérieux, dans le groupement. Les vernissages communs du Quartier – entre 12 et 15 galeries selon les cas – sont désormais de véritables événements collectifs de la vie genevoise. Trois fois l’an, ils attirent environ 4000 personnes de galerie en galerie, et c’est franchement la fête dans les rues. L’art contemporain ou le design réunissent une population plutôt bigarrée, qui ne franchirait pas forcément la porte des galeries sans cet aspect festivalier.

La réputation des Nuits des Bains a désormais dépassé les frontières du canton. Mais ­ «curieusement, remarque Samuel Gross, le public vient plus facilement de Paris ou de Londres que de Zurich». Ce que confirme Philippe Davet: «Il n’y a pas énormément d’échange, côté galeries, entre Zurich et Genève. Un galeriste genevois est plus connecté avec Paris, Bruxelles ou Madrid, voire avec les Etats-Unis, qu’avec Zurich, qui est pourtant la 3e place mondiale du marché de l’art après New York et Londres.»

Hors art contemporain, Genève bouge aussi. Charlotte Mailler, qui dirige la galerie ­Interart (art moderne, impressionnistes et surréalistes), préside aussi l’association Art en Vieille-Ville. Sur un modèle similaire à celui du Quartier des Bains, l’association sert la visibilité de lieux d’art, très différents les uns des autres, et permet d’attirer ­conjointement le public lors des vernissages, deux fois l’an. Charlotte Mailler observe l’arrivée de nouveaux galeristes très sérieux, étrangers entre autres: la galerie belge De Jonckheere, spécialisée dans l’art flamand, ouvre en décembre. Jacques de la Béraudière (maîtres impressionnistes et modernes) a fermé son espace parisien pour s’installer en Vieille-Ville en automne 2009.

L’attrait de Genève? Il tient aussi au croisement de plusieurs facteurs. Pour Samuel Gross, «il y a autant de types d’activités que de galeries ou d’institutions. Certaines sont proches de la scène romande, d’autres absolument pas, mais ces mondes se conjuguent. Il faut penser en termes de scènes et de réseau plus qu’en termes de phénomène unifié. Ce qui est sûr, c’est que le travail des ­galeries genevoises a permis d’agrandir la scène. Il y a des espaces, des structures, des artistes intéressants. Le public ne mesure pas toujours la qualité de cet environnement culturel.»

Genève est-elle en passe de devenir un centre d’art aussi important que Zurich, par exemple? Pas encore. De l’avis de plusieurs acteurs locaux, Genève dispose d’un potentiel que Zurich a déjà exploité de longue date. «Zurich est plus grand mais plus dispersé, commente Samuel Gross. La ville possède aussi toute une tradition d’engagement du public autour de l’art, ce qui est relativement récent et modeste à Genève. Mais Genève se trouve très bien connectée. Maintenant que l’endroit attire des gens de l’extérieur, c’est le moment de confirmer l’existence de la place.» Comment donc? En augmentant le budget des musées, entre autres. Et en pensant à long terme: Genève a longtemps fourni des espaces de travail abordables à des artistes, notamment grâce aux squats. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.»

La culture francophone de Genève fait aussi la différence. A l’heure de la globalisation, c’est le genre de détail qu’on oublie, mais une langue et une culture familières, dans un métier de relations, sont essentielles. Ainsi, le «repli» des Parisiens sur Genève est désormais fréquent. Genève représente une sorte de délocalisation confortable. Car la France reste «compliquée», administrativement et légalement. Philippe Davet explique: «En France, travailler sur le plan international est difficile. Les règles d’exportations et de transport sont handicapantes; toute autorisation de sortie d’œuvre est longue à obtenir, par exemple. C’est un grand désavantage.»

Autre argument, souvent montré du doigt, la présence du port franc. «A Genève, il s’agit d’un avantage indéniable, détaille Philippe Davet. Cela permet d’éviter la TVA, en totale légalité, avant une taxation de l’œuvre au lieu de sa destination finale. C’est la raison d’être de tout port franc, non seulement pour les œuvres d’art mais aussi pour les pierres et métaux précieux ainsi que les grands vins de collection. Le contrôle est strict sur les inventaires et les documents de transit des marchandises. Les œuvres acquises en Suisse doivent être exportées de la zone franche dans les six mois. Par contre, les œuvres provenant de l’étranger peuvent y être stockées sans limite de temps. C’est très sécurisé, avec des coûts très compétitifs.» Charlotte Mailler abonde dans le même sens: «La Suisse conjugue plusieurs avantages décisifs. Administrativement, le travail est plus facile qu’en France, mais aussi plus qu’en Espagne et qu’en Italie où les lois protègent heureusement le patrimoine mais compliquent l’activité des galeristes et des marchands dont les clients doivent subir beaucoup d’attente. Atout helvétique supplémentaire: la sécurité. Des œuvres bien protégées, dans un environnement fiable, c’est plus qu’un détail.»

Et les acheteurs? En fin de compte, ils constituent le nerf de la guerre. Oui, il y a des clients à Genève et beaucoup sont liés au milieu bancaire; mais considérer Genève comme un marché local est une fausse piste. Penser réseau, penser international, voilà ce qui est dit et redit. «Il y a vingt ans, explique Philippe Davet, le nombre d’acheteurs d’art contemporain devait s’élever à près de 300 dans le monde, principalement aux Etats-Unis et en Europe. Aujourd’hui, ils doivent se compter en dizaines de milliers, répartis sur la planète entière. Beaucoup achètent avec leurs oreilles plutôt qu’avec leurs yeux, soit dit en passant. Collectionner est devenu un acte social et le système de vente s’y adapte. Les marchands et les maisons de vente aux enchères, bien présentes à Genève, doivent connaître ces nouveaux acheteurs, développer un tissu de clients, les amener à des ventes importantes à Londres ou New York.»

La venue de Larry Gagosian s’inscrit parfaitement dans cette analyse. «Son business n’est pas celui d’un galeriste qui découvre des jeunes artistes. S’il vient, c’est parce qu’il sait qu’il y a là des acheteurs. Il a besoin de ce genre d’antennes pour servir sa clientèle internationale et ratisser large. Beaucoup de gens fortunés viennent s’établir à Genève, place financière importante, avec ses «family offices» enclins à des investissements nombreux et diversifiés.»

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