La rage de briser la glace. A Genève, le jeune Elidan Arzoni casse des verres, tout en débitant son texte. Au Théâtre Saint-Gervais, Hamlet-Machine du Berlinois de l'Est Heiner Müller s'emballe ainsi, d'un coup de sang à l'autre. Moment de théâtre explosif, captivant, irréductible, comme l'était ce penseur aux aguets. Etiqueté communiste à l'ouest, Heiner Müller passe une partie de sa vie à se cabrer contre le stalinisme, mourant en 1995, après avoir monté Tristan et Iseut à Bayreuth. C'est cette personnalité aux multiples masques qui renaît avec force dans Müller-Factory, friction textuelle signée du Français Michel Deutsch qui marie Hamlet-Machine et Germania 3. Un colloque, à Saint-Gervais aussi, promet d'enrichir jusqu'à dimanche le spectacle.

Tout sur le plateau est donc éclats: d'idées, de voix et d'étoffes surgies d'outre-tombe. Comme si le metteur en scène entendait rendre ainsi vibrant l'itinéraire d'un écrivain qui honnissait les lectures linéaires. Ce faisant – et c'est en soi passionnant –, Michel Deutsch pointe notre rapport faussé à l'histoire récente, notre inaptitude à en décrypter les signes. «L'autre soir, 80% du public n'a pas reconnu le drapeau est-allemand», constatait-il.

Faut-il craindre alors de perdre le nord? Non. Mais se mettre au travail, dans la joie. Michel Deutsch: «Il se peut qu'une partie du matériau soit illisible, mais dans un monde marqué par le divertissement télé, nous devons tout faire pour ne jamais ennuyer. D'où un côté entertainment assumé.» Art de la rupture donc, de la dissonance. Ce Müller-Factory s'apparente à un juke-box temporel, avec tyrolienne et éruption punk. Comme si notre histoire se laissait mieux appréhender en musique. On peut bien rougir jusqu'aux oreilles pour ne pas avoir reconnu le chant des communistes allemands engagés pendant la guerre d'Espagne. Mais l'essentiel n'est pas là. Michel Deutsch invite à entrer partiellement désarmés dans la chambre froide d'une mémoire à déflorer en commun.

Retour du refoulé historique. Dans Hamlet-Machine, des greffiers zélés martyrisent leur machine à écrire, comme pour saisir les aveux des terroristes de la bande à Baader qui hantent l'Allemagne de 1977, année où Müller jette, en neuf pages, Hamlet dans le cloaque. Dans Germania 3, le duel Hitler-Staline s'envenime devant de ventripotentes bibliothèques peinant à vomir leurs archives. Deux pièces pour une multitude d'entrées dans le cerveau d'un érudit volontiers blagueur qui, dès les années 60, peaufine sa critique vis-à-vis du système staliniste. Dans les années 70, il articulera franchement ses désaccords. Le pouvoir est-allemand s'étranglera; Heiner Müller, lui, fustigera les logiques binaires.

Au fond de l'impasse, il mesure donc la hauteur du mur. Puis creuse, cherchant la vie de la pensée chez les morts – chez les Grecs, dans l'histoire des révolutions. Michel Deutsch, qui a traduit en 1992 son autobiographie, Guerre sans bataille, note: «Il constate l'épuisement du projet marxiste et il cherche des outils du côté des penseurs de droite comme Ernst Jünger. Sa critique de la RDA devient celle de la civilisation, du communisme et du libéralisme.» C'est le portrait de cet intellectuel détestant les sacres que Müller-Factory ose: mille morceaux pour mieux supporter les nausées au milieu des ruines.

Müller Factory, Genève, Théâtre Saint-Gervais, 5, rue du Temple, jusqu'au 29 janvier; Happy Birthday Mr H. M., colloque du 14 au 16 janvier, en présence notamment de Michel Deutsch et Matthias Langhoff (rens. 022/908 20 20).