Scènes

A Genève, «Les misérables» à hauteur d’homme

Eric Devanthéry relève le défi de monter le roman-monument de Victor Hugo avec sept comédiens qui, face au public, racontent, jouent et chantent. Un pari très humain

Pour vous, Les misérables, ce sont de grands élans de cœur et de corps? Des traversées effrénées et de vastes palpitations, à l’image de cette fresque qui mêle turbulences privées et destin de la nation? Alors, la proposition d’Eric Devanthéry au Théâtre Pitoëff, à Genève, vous laissera peut-être perplexe. Dans une idée de récit épique, souvent choral, les sept comédiens se changent à vue en tirant les costumes des cintres qui dansent au-dessus d’eux et racontent posément les aventures de Jean Valjean, Javert, Marius, Gavroche et Cosette autant qu’ils incarnent ces personnages de fiction. Parfois, ils chantent aussi, des titres d’aujourd’hui, qui parlent d’amour et de mobilisation.

Cette alternance de récit et de jeu direct a l’avantage de restituer la richesse de l’ouvrage et ses nombreux niveaux de narration: l’ode à l’amour, le chant révolutionnaire, l’étude des caractères ou encore les questions morales sur la bonté et le pardon. Mais, même très bien mené, ce parti pris a un inconvénient: il atténue le côté incandescent du roman. Du coup, sur les quatre heures de spectacle, la torpeur gagne parfois les spectateurs…

Crapule catholico-socialiste

Un roman fait pour «la crapule catholico-socialiste», disait Gustave Flaubert des Misérables qui, dès sa parution, en 1862, a connu un immense succès populaire. Ce jugement, piquant, Eric Devanthéry le considère comme un compliment. Victor Hugo a toujours tenté de rendre le monde plus juste et plus égalitaire, salue le metteur en scène. Mû, en effet, par un principe de transcendance, mais sans stricte appartenance. Une foi dans l’homme et dans un Dieu qui libère.

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Cet esprit, on le sent bien à Pitoëff. Déjà, parce que les comédiens, en permanence sur le plateau, devant des portemanteaux amovibles (scénographie de Francis Rivolta), se passent la parole de manière collégiale. Surtout, parce que l’accent est mis sur les figures de bonté et les moments d’engagement. C’est le cas, au début, du long passage sur Monseigneur Myriel, l’évêque de Digne qui donne une chance de rachat à Jean Valjean. «Vous appartenez au bien, je vous achète votre âme», dit-il à l’ex-forçat après l’avoir innocenté du vol de son argenterie. C’est le cas également des slogans «A bas la propriété!» «Autant en emporte le ventre!» qui pleuvent sur les barricades de juin 1832.

Le jouet des circonstances

Et c’est le cas encore avec cette manière très démocratique de clamer en groupe, pour chacun des personnages, son année de naissance (1769, naissance de Jean Valjean. 1773, naissance de Thénardier. 1796, naissance de Fantine, etc.). L’idée? Montrer que l’individu est la pièce d’un vaste puzzle et que personne n’est ni bon ni mauvais en tant que tel, mais, souvent, le jouet des circonstances. Une mise à plat bien trouvée et qui souligne d’autant mieux la prise de conscience individuelle de Jean Valjean, et aussi celle de Javert, seuls personnages à contrarier leur destin.

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Ce type de mise en scène donne une grande responsabilité aux comédiens. Le spectaculaire Michel Lavoie s’impose à travers la figure du forçat repenti – il doit se méfier toutefois de ne pas jouer trop bas la dernière partie. La très vibrante Margot Van Hove compose Cosette et Gavroche avec la même présence butée. Pierre Spuhler propose un intéressant policier Javert, plus troublant que sévère. David Marchetto sauve Marius de toute mièvrerie amoureuse ou révolutionnaire. José Ponce fait rire en Madame Thénardier rebondie, tandis que Rachel Gordy prête sa finesse à la désespérée Fantine.

Mais tous, et c’est le principe, jouent d’autres personnages, surtout des compagnons de lutte, à la manière de Pierre Dubey qui, pour sa part, se distingue en marge des Misérables dans le monologue déconstruit et joliment troussé de L’homme qui rit.

Pitoëff, la fin d’une épopée

Monter Les misérables, c’est aussi, pour Eric Devanthéry, rendre hommage aux comédiens qui l’ont accompagné pendant ses trois ans à la tête du Théâtre Pitoëff. Le geste est d’autant plus touchant que la ville de Genève, en mal de fonds pour la Nouvelle Comédie, a décidé de ne pas confier à une nouvelle direction la scène de Plainpalais. La salle redevient donc à usages multiples et accueillera, par exemple, en juin prochain, le premier solo de l’humoriste Yann Marguet. Le comique a du répondant, c’est sûr, mais le souffle collectif, cher à Victor Hugo, manquera à ce lieu attachant.


Les misérables et L’homme qui rit, jusqu’au 22 décembre, Théâtre Pitoëff, Genève.

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