Un coup de mou, peut-être. L'effet de l'habitude, allez savoir. Du retour du Tg Stan à Genève, sur la scène de la Comédie des Eaux-Vives, on attendait beaucoup. Une perturbation esthétique, une empreinte durable, un plaisir instantané. Depuis vingt ans, cette troupe flamande, qui joue aussi bien en néerlandais qu’en français et en anglais, déboîte des auteurs canonisés, Thomas Bernhard, Ingmar Bergman, Harold Pinter. Les comédiens entrent dans leurs textes comme dans une maison désaffectée, d’un air faussement distrait, histoire de la réaménager. Avec Poquelin II, leur nouvelle création, on espérait cette même acuité de cambrioleur verni, la surprise d’un recoin de l’oeuvre qui nous aurait échappé. La matière alléchait: L’Avare et Le Bourgeois gentilhomme le même soir, c'était l'assurance d'un régal. A condition d'une lecture singulière de Molière, ou du moins inattendue. Or cette perspective-là fait cruellement défaut.

Sur leur méthodeLe tg STAN bannit la répétition et frappe juste

Une création mineure au fond, plus habile qu’inspirée, à l’image du dispositif. Sur la grande scène de la Comédie, une cinquantaine de chaises pour le public. Devant lui, une estrade en forme de ring. Autour, une poignée de comédiens attendent leur tour de plonger dans la fiction. L’un tient une brochure: il fera office de souffleur. Les flibustiers du Tg Stan suivent leur protocole de toujours : ils intègrent dans un même espace la coulisse et l’aire du jeu, histoire de rappeler cette frontière qui sépare la vie de l'art, de la diluer surtout. Les interprètes donnent ainsi l’impression de jouer sur le vif, dans un entre-deux, comme pour la première fois, avec la rouerie aussi de ceux qui ont beaucoup pratiqué le saut à l’élastique et qui ne redoutent plus le vide.

Mais voici justement que Valère, t-shirt d'ado extra-large, et Elise, robe blanche de plage, s'enhardissent sur l’estrade. Ils s'aiment, les coquins, ce qui ne fait pas les affaires d'Harpagon, qui a d'autres vues pour sa fille. En attendant, la mignonne se jette au cou de son amant. Tout chose, il s’éclipse. Cléante débarque alors: c'est le frère d’Elise, amoureux, lui, de Mariane. Molière excelle dans les préliminaires. On brûle de découvrir le patriarche dénaturé. Il entre en trombe dans la partie, pantalon et veston noir lâches, crâne racé et lunettes professorales - joué par le redoutable Willy Thomas.  Voyez le phénomène: il est tout en nerfs, un vieux fauve cauteleux qu’une contrariété fera rugir. Sa petitesse s’exprime dans une gestuelle volcanique: c’est la part la plus savoureuse de la soirée, une forme d’hommage à ce pète-sec extraordinaire qu’était Louis de Funès – Harpagon mémorable au cinéma.

Le postillon libéré

Poquelin II pourtant aspire à une autre modernité, viscérale et punk. Les comédiens aboient ou miaulent avec un accent belge qui évoque les brasseries au bord de la Mer du Nord. Ils postillonnent avec délectation – ô joie du postillon après une année de sevrage, privilège de ceux qui passent des tests PCR régulièrement. Ils s'endiablent aussi dans leurs habits de friperie, grunges, c’est-à-dire négligés et cools. Bref, ils donnent à bon compte des gages de contemporanéité. Ainsi abordés, L’Avare et Le Bourgeois gentilhomme ne sont que prétextes à des morceaux de bravoure, rien de plus.

Un Molière de surface, en somme. Pourquoi pas? Sauf que le diptyque dure trois heures et que la représentation de l'autre soir patinait parfois comme un canasson surpris par un raidillon – faute aussi à un texte pas toujours maîtrisé, approximation qui tient à la part d'improvisation voulue par le collectif, à son choix de toujours miser sur le feu de l'instant, avec les risques de trous d'air que cela comporte. Au printemps 2019, le Tg Stan présentait à la Comédie The way she dies, variations déchirantes autour d’Anna Karénine, sur un texte du Portugais Tiago Rodrigues. Tout était pensé, cousu, senti. Par son genre, Poquelin II est aux antipodes. Il l'est aussi par l'impression de routine qu'il dégage. Un discours, une méthode, une mécanique de jeu. De vieilles ficelles, au fond.


Poquelin II, Comédie de Genève, jusqu'au 15 mai; rens. https://www.comedie.ch/