Scènes

A Genève, des «muppets» allument Ionesco

Cyril Kaiser, qui n’est pas un triste sire, monte «La cantatrice chauve» avec des marionnettes à grande bouche. De quoi approfondir encore le trouble identitaire cher à l’auteur roumain

Depuis sa création à Paris, il y a soixante-huit ans, La cantatrice chauve coiffe et décoiffe la question de l’identité. Avec la fameuse scène IV où M. et Mme Martin, couple cosy avec enfant à la clé, mettent 50 répliques à se reconnaître, Eugène Ionesco s’amuse du fossé entre ce que l’on est et ce que l’on croit être. A Genève, ces jours, Cyril Kaiser approfondit ce trouble identitaire en corsant l’affaire.

Les deux couples mythiques de La cantatrice, les Smith qui ouvrent le bal et les Martin qui viennent camper sur leur canapé, sont chaque fois interprétés par un comédien et une marionnette – superbes poupées, type muppets, de Christophe Kiss. Vincent Babel est M. Smith, Nicole Bachmann est Mme Martin. Tous deux manipulent leur conjoint dans tous les sens du terme, avec talent.

Un duo drôle et croustillant

Un tango. A L’Alchimic, cette petite scène genevoise toujours pleine à craquer, la fameuse séquence de la reconnaissance évoquée plus haut ne se déroule pas comme l’a écrite Ionesco. Les deux époux ne sont pas «assis l’un en face de l’autre, sans se parler», mais enlacés dans un torride tango. Affolé et ballotté, monsieur a la moustache qui tressaute tandis qu’il tente de situer cette mystérieuse inconnue qu’est sa femme.

Tigresse, Nicole Bachmann répond d’une voix rauque alors qu’elle fait chavirer à gauche, puis à droite, son pantin de mari. Le duo, drôle et croustillant, se termine par un moment de sexe flamboyant. C’est que madame, aux commandes, sait ce qui est bon pour elle…

Terrible vacuité et feu éteint

Une cantatrice argentine alors que Ionesco a placé sa partition dans l’Angleterre de Sherlock Holmes? Est-ce bien raisonnable? Non, mais rien ne l’est dans le royaume de l’artiste roumain. Tout disjoncte et dérape dans ce théâtre de l’absurde où l’auteur pointe de sa plume féroce la terrible vacuité de la petite bourgeoisie. Il ne se passe tellement rien pour les Smith et les Martin que le quatuor se pâme lorsque l’une des leurs aperçoit un passant relacer sa chaussure. Des «oh» et des «ah» accueillent le récit de cette simple action comme un exploit.

Chez eux, le feu est éteint depuis longtemps, confirme Cyril Kaiser, après le spectacle. Voilà pourquoi le pompier en quête d’incendie est accueilli comme le messie. Cette fois, la marionnette est géante et le manipulateur, Blaise Granget, avance masqué. Ou plutôt dissimulé derrière le vaste uniforme de ce capitaine casqué. Lui aussi s’en donne à cœur joie lorsqu’il chante son amour pour Mary, la bonne du foyer. Il multiplie les positions, les contorsions, et son personnage de sauveur devient crooner.

Sur le même metteur en scène: A Genève, Cyril Kaiser fait fondre les cœurs

Tous chantent à leurs heures. Du play-back, bien sûr, car tout est faux chez Ionesco. La bonne (Vanessa Battistini) a des allures de Colombine allumée. Les Martin, on l’a vu, sont passés par l’Argentine et les Smith, de vrais Anglais, osent le rose et les cheveux crantés. Avec son déshabillé à plumes, ses seins largement exposés, sa mise en plis violette et ses lèvres bombées, Mme Smith rêve de la grande étreinte. Vincent Babel, son époux et manipulateur, compose pour elle une voix un peu voilée qui dit bien sa faim. Lui-même incarne un M. Smith parfaitement coincé et son récit du serpent et du renard, bide monumental auprès des invités, est l’un des temps forts de la soirée.

Haute précision des comédiens

Mais encore? Qu’est-ce qui fait le charme de cette cavalcade loufoque où les montures semblent sans cavalier? La folie verbale, bien sûr, voulue par Ionesco pour montrer, après-guerre, le peu de fiabilité des mots et autres promesses des puissants. La précision d’interprétation, surtout. Les comédiens sont bluffants dans l’art de la manipulation qui confère aux poupées une présence folle. Ils excellent aussi dans la réalisation des intentions de mise en scène, qui passent de la satire grinçante au désarroi poignant. On suit les acteurs et leurs créatures, on les regarde, on saisit leur état. On les écoute aussi, mais parfois on lâche le flot, car le tourbillon de mots est pensé pour égarer plus que pour aiguiller. Pour Ionesco, se perdre et admettre qu’on n’est pas encore arrivés, c’est commencer à envisager sa pleine humanité.


La cantatrice chauve, Théâtre Alchimic, jusqu’au 17 décembre, Genève.

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