Les secrets de Genève (3/5)

A Genève, le mur de la Treille est le plus vivant de Suisse

Bordée par le plus long banc du monde et connue pour son marronnier qui annonce le printemps, la Promenade de la Treille est un haut lieu de la Vieille-Ville. Qui abrite un joyau méconnu

Tout le monde lui tourne le dos. Systématiquement, comme une malédiction. Jamais personne pour le regarder, ni le photographier. A peine sait-on qu’il est là. C’est la vedette d’en face que l’on vient voir de très loin à la ronde: le plus long banc du monde. Ils n’ont d’yeux que pour ce satané banc et ses 120 mètres de bois vert qui friment au soleil, de l’autre côté de la Promenade.

Il a pourtant de bons arguments, le mur de la Treille. Largement de quoi tenir la dragée haute à son voisin d’en face. Il détient un record, lui aussi, tapi sous les contreforts de la Vieille-Ville. Le plus beau, le plus glorieux des records: sanctuaire parmi les sanctuaires, il est le mur le plus vivant de Suisse. Cent quarante-neuf espèces recensées, faune et flore confondues. Le chiffre méritait bien d’être écrit en toutes lettres. Aucun rhinocéros ni le moindre baobab, mais une «Arcadie» plus ou moins microscopique, un petit pays idéal au cœur de la ville, une exception verte à la règle grise.

Hélas, la notoriété est ingrate. Elle propulse ou elle ignore, d’un même geste vulgaire. Elle aime ce qui saute aux yeux, méprise les chemins de traverse. Ici, c’est sur le banc qu’elle a jeté son dévolu. Dont acte. Sur le marronnier officiel aussi. Dont le seul exploit est d’annoncer le printemps une fois l’an. Très bien. La notoriété souffrira dès lors qu’on lui tire gentiment l’oreille. Le temps d’une expédition verticale, garantie sans danger. Si ce n’est celui de l’émerveillement, vous voilà prévenus.

Le piolet: une loupe

Sa loupe sera notre piolet. Philippe Clerc, conservateur au Jardin botanique, coresponsable des collections. Et surtout lichénologue. Oui, lichénologue, comme les gens qui étudient les lichens. Un métier qui ne court pas les rues, il faut bien l’admettre. Sauf en Scandinavie, où le lichen est roi parce qu’il nourrit les rennes. A Genève, où les rennes se font rares, Philippe Clerc est assez seul, mais ne s’en porte pas plus mal. Sa solitude est d’ailleurs toute relative, puisque quand il n’ausculte pas les murs du canton, il gère, avec ses collègues botanistes, un herbier fort de 6 millions de spécimens.

Il n’aimera pas le lire, mais c’est un peu grâce à lui si le mur sanctuaire de la Treille s’est offert un titre national, en 2010. Avec la Société suisse de systématique, dont il est le cofondateur, il lance cette année-là le concours du mur le plus riche de Suisse en espèces vivantes. Plusieurs villes universitaires se prennent au jeu, et Neuchâtel manque la victoire de peu, avec 117 espèces recensées sur un pan de la fortification entourant le Château et la Collégiale. Mais le mur de la Treille s’impose: botanistes et zoologues identifient 85 espèces d’insectes, 16 espèces de champignons, dont une écrasante majorité de lichens, 16 espèces de mousses, 6 espèces d’oiseaux, une espèce de lézard, deux espèces de fougères, six espèces de mollusques et 15 espèces de plantes à fleur. «Et si nous étions venus avec un bactériologiste, nous aurions certainement trouvé encore des bactéries et des virus», regretterait presque Philippe Clerc.

L’éden s’étire sur 90 mètres, le long de la rampe de la Treille. Une petite artère orpheline, bordée de voitures et malmenée par les camionnettes de livraison. L’exploration se fait sur la pointe des pieds ou à genoux, toujours le nez dans la broussaille. Sous le regard interdit des passants qui, eux, ne font que passer. A hauteur d’homme, une minuscule fougère. Capillaire rouge pour les intimes, Asplenium trichomanes de son petit nom savant. A ne surtout pas confondre avec l’Asplenium ruta-muraria, la rue des murailles, sa voisine cousine. Jamais plus nous ne regarderons une fougère du même œil.

Choisissez un mètre carré. Au hasard, ou en suivant un escargot, comme vous voulez. Approchez-vous, concentrez-vous, aiguisez votre regard. Le mètre carré devient jungle, il s’anime, se démultiplie, et finira par vous engloutir. Tortula muralis, Campanula garganica, Eudonia mercurella… ici, le moindre détail est une nouvelle rencontre. Le voyage immobile durera aussi longtemps que vous le souhaiterez, et il y en aura pour tout le monde.

Pourquoi tant de vie?

Mais pourquoi tant de vie sur ce mur, alors que de l’autre côté de la rue, la façade est désertique? «Parce que ce mur est très vieux, il date probablement du XVe siècle, explique Philippe Clerc. Avec le temps, des anfractuosités se sont creusées. De l’humus s’est développé, ainsi que des mousses et du lichen, dont on dit qu’ils préparent le terrain pour les plantes. Petit à petit, de la place s’est créée pour les racines des plantes à fleur.» Parole de scientifique, les murs sanctuaires comme celui de la Treille accueillent 10 à 50 fois plus d’organismes vivants que les murs ordinaires. Outre la patine du temps, ils cumulent des conditions favorables d’humidité et de lumière. «Chez les mousses, la cellule mâle doit nager dans l’eau pour atteindre la femelle, précise le lichénologue. Quant aux lichens, ils sont héliophiles. Ils aiment la lumière.»

L’eau et le soleil ne font pourtant pas tout. «L’îlot de chaleur de la ville, où il fait 1 ou 2 degrés de plus qu’à l’extérieur, joue aussi un rôle», poursuit Philippe Clerc. Et d’insister sur le fait que «ces murs sont en quelque sorte des refuges pour des espèces spécialisées qui ne trouvent que rarement des substrats idoines dans le canton de Genève». Paradoxalement, la pollution apporte sa pierre à l’édifice. «L’air est riche en matière nutritive, sourit le botaniste. La pollution acide qui avait fait disparaître les lichens dans les années 1980 a été remplacée par une pollution azotée. Or les lichens adorent l’azote. Particulièrement les lichens jaunes que vous observez un peu partout.»

Et voici l’algue bleue

La lentille sur l’œil, Philippe Clerc repart en chasse. Il scrute la paroi. «Oh, attendez, venez voir! Celui-là, on ne l’avait pas répertorié en 2010, c’est un Collema, je le prends!» On s’approche. L’objet de son enthousiasme est une petite tache noire. Un Collema, dites-vous? «Oui, répond l’explorateur. C’est une espèce de lichen, noir et gélatineux, qui entre en symbiose avec une cyanobactérie, que l’on appelait autrefois l’algue bleue.» Quelques mètres plus loin, nouvelle interpellation. «Regardez-moi ça, lance Philippe Clerc. C’est une lèpre. Une sorte de lichen très déstructuré. Désolé, ce n’est pas très photogénique.»

A nouveau, l’œil du béotien aurait parié sur un résidu de poudre jaune. Mais non, c’est encore un lichen. Au fait, docteur, les lichens, qu’est-ce que c’est, exactement? «Ce sont des champignons, répond le spécialiste. Les mousses, c’est tout autre chose, ce sont des plantes cryptogames, c’est-à-dire des plantes sans fleur dont les organes reproducteurs sont peu visibles.» Et de nous tendre sa loupe: «Regardez ce lichen, là. Vous voyez ce qui ressemble à des petits volcans? Ce sont des apothécies, des fructifications qui jouent le rôle des fleurs. Elles produisent des spores, pour la reproduction.»

Le guide baisse à présent la voix. «Je vais vous dire quelque chose qu’il ne faudra pas répéter, sinon on va me transférer au Muséum d’histoire naturelle: les champignons sont proches des animaux!» Des animaux? «Oui, poursuit celui que l’on croyait botaniste. On les considère comme des plantes parce qu’au XVIIIe siècle, on faisait seulement la différence entre ce qui bouge et ce qui ne bouge pas. Mais c’est une erreur. Les champignons ont un ancêtre commun avec les animaux, qui remonte à 2 milliards d’années. Il y a aussi de la chitine dans leurs parois, le matériau qui constitue l’essentiel du corps des insectes. Et puis les champignons partagent davantage de caractères moléculaires avec les animaux qu’avec les plantes. Je vous le dis: les végétariens devraient arrêter de manger des champignons!» Le mur de la Treille est une histoire sans fin.


Huit murs à travers la ville

Si le mur de la Treille s’est vu estampiller le plus riche de Suisse en 2010, il n’est pas le seul mur sanctuaire du canton. Les scientifiques des Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève en ont identifié huit, du Petit-Saconnex à Plainpalais, en passant par la Perle du lac.

Et à chacun sa spécificité. A deux pas de la Treille, dans le parc des Bastions, le mur du Bastion de Saint-Léger a les faveurs de Philippe Clerc, conservateur au Jardin botanique et spécialiste des lichens. Pour cause: ce mur, qui date de 1539, n’a pas été restauré depuis 1938. Or les restaurations et autres grandes opérations de nettoyage sont une malédiction pour la biodiversité des murs sanctuaires. A la différence du mur de la Treille, où les plantes à fleur dominent, ce mur sec et chaud est le royaume du lichen et des mousses. L’une d’entre elles, la Grimmia crinita, est une espèce à la fois rare et menacée. Si le lierre venait à recouvrir le mur, elle disparaîtrait vraisemblablement.

L’étude des mousses et autres lichens qui peuplent ces murs peut se révéler particulièrement instructive, bien au-delà du cercle strict des botanistes passionnés. Les lichens sont en effet utilisés par les scientifiques pour étudier la qualité de l’air. On parle alors de bioindicateurs. La couleur de certains lichens renseigne par exemple sur la teneur en azote de l’air ambiant.

Et les espèces recensées témoignent aussi du réchauffement climatique, à entendre Philippe Clerc. Récemment, le scientifique a ainsi repéré sur les bords de l’Allondon, à l’ouest du canton, deux espèces de lichen principalement présentes aux îles Canaries. Soit à quelque 2800 kilomètres de la Cité de Calvin et de ses vieux murs, qui n’ont de toute évidence pas encore livré tous leurs secrets.


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