Scènes

A Genève, Omar Porras raconte son enfance et fascine

«Le monde n’est jamais prêt à la naissance d’un clown», s’amuse le metteur en scène colombien. Au Théâtre Am Stram Gram, avant le TKM à Renens, il évoque ses origines

Un elfe. Un lutin. Un mage aussi, qui voit loin. Et un malin encore qui séduit garçons et filles, grands et petits. Omar Porras est tout cela. On le sait depuis vingt ans qu’on le voit se glisser, vif argent, dans les habits d’une vieille dame, d’un diable ou d’un grabataire esseulé. Et qu’on le voit diriger ses comédiens, d’ici ou du Japon, dans des fables ensorcelées.

Mais, depuis vendredi, on sait en plus d’où vient ce talent. D’un mélange de rudesse et de rêve, de racines et de ciel. Dans Ma Colombine, à Am Stram Gram, à Genève avant le TKM, à Renens, le comédien et metteur en scène raconte son enfance en Colombie, puis son arrivée à Paris. Sous la plume de Fabrice Melquiot, le récit est un flot de sensations qui donne le frisson.

Porras, en génial grabataire: A Renens, Omar Porras vivifie Beckett

Certains êtres sont le théâtre. Ou, pour le dire autrement, le théâtre semble avoir pris ses quartiers chez certains artistes, privilégiés, mais aussi acharnés, qui portent haut les couleurs du jeu. Philippe Caubère, «né» chez Ariane Mnouchkine, en fait partie. Philippe Gouin, aussi, qui a beaucoup brillé au Teatro Malandro. Gilles Privat, le Genevois de l’étape, ne saurait être oublié, lui qui rend naturel, incarné, le plus sophistiqué des alexandrins. Mais si Omar Porras fascine encore plus que ces comédiens souverains, c’est que l’homme a scellé un pacte magique avec les forces souterraines de la scène. Le théâtre coule dans son corps, ses veines, et palpite d’un feu ardent qui, souvent, explose en volcan.

Souvenirs concrets et rêveries

Cette dimension surnaturelle presque inquiétante, Fabrice Melquiot l’a bien saisie dans Ma Colombine. Le solo alterne les souvenirs concrets d’Oumar Tutak Hijode Chibcha Vuelo de Condor Suvan y Ven, le «petit nom» d’Omar Porras, et ses discours à la lune lorsque le fils de la Pachamama puise dans les esprits de la forêt le courage de quitter son pays pour faire rire Paris. Car, si la magie peuple les nuits du gosse de Bogota, le rire est l’allié de ses journées agitées. Et tant pis si le rire est moqueur: «un rire reste un rire», philosophe le lutin farceur.

Quel rire? Celui, tout d’abord, de ses camarades de classe qui se moquent de la robe qu’Omar a dû enfiler après s’être oublié, quand le professeur, tout à sa leçon, ne l’a pas laissé aller se soulager. La robe, il la portera volontiers plus tard pour incarner une vieille dame cruelle qui noue et dénoue le destin d’un ancien amant. Le rire, c’est aussi celui des élèves plus âgés, alignés devant un officier, lorsque Omar se fait enrôler dans l’armée alors que rien ne destine le trublion à cet univers disciplinaire. «Il fallait que je fasse quelque chose. Sans demander l’avis de personne. C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas aller sur la lune? Alors l’armée», relate-t-il.

Force des personnages

La vocation militaire n’a pas duré, le rire, oui. A Paris, il recueille celui des passants lorsque, «bien sapé, impeccable, gants blancs, chaussures vernies», il fait le pitre et la manche. La lune l’a prévenu, «le monde n’est jamais prêt à la naissance d’un clown». Choisir cette voie suppose une résistance aux coups durs et un caractère bien trempé.

Mais le récit de Fabrice Melquiot n’est pas sombre. Au contraire, il est drôle, héroïque, enjoué. Et plein de ces morceaux de bravoure dans lesquels Omar Porras déploie sa formidable capacité à croquer les gens de son passé. Sa mère, son père, l’ami au bec-de-lièvre qui le recommande à Paris, le vieil esthète fan de pornographie ou encore la belle et libre Liliana, hôtesse de ses premières nuits d’ivresse. Chaque personnage est là, devant nos yeux ébahis. Un peu chambré et caricaturé, évidemment – le rire a ses lois –, mais tellement saisissant, tellement rehaussé. On aimerait tous être ainsi croqués!

Corps élastique

On s’en doute avec le célèbre malandrin, le geste n’est pas absent de ce ballet biographique. Entre un tas de pierres à droite qui évoque la terre aride de ses origines et un arbre à sortilèges qui s’allume quand la nuit de théâtre paraît, Omar Porras a le corps élastique, la course folle et les danses ancrées dans le sol. Il est traversé par des rythmes, des flux d’un autre âge. Appelé vers le haut, lorsque la lune et la déesse Pachamama donnent de la voix, mais toujours relié au plateau. Comme si, au bout du compte, la scène était sa seule et unique reine.

C’est sans doute cette ferveur qui rend ce moment si particulier. Omar Porras a conscience de son talent. Il a su le mettre en avant et gravir les échelons du théâtre romand. Mais, dans cet hommage à ses origines, ce n’est pas le directeur de troupe ou de salle qui s’exprime. Ce n’est même pas le metteur en scène ingénieux. Plutôt l’enfant fasciné par les récits fondateurs de Colombie. Le garnement qui raffole des situations et des personnages hors normes. Et le rêveur qui, sur les ailes de son frère Fredou Tutak Don Guayacan Taita Caiman del Orinoco – le «petit nom» de Fredy Porras –, s’envole jusqu’à Paris. On a adoré. Le public, debout à la fin, était aussi transporté.


Ma Colombine, jusqu’au 27 janvier, Théâtre Am Stram Gram, Genève.

Du 5 au 17 mars, TKM-Théâtre Kléber-Méleau, Renens-Lausanne.

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