Scènes

A Genève, Papageno, 228 ans, se confie au public

Au Théâtre du Crève-Cœur, le baryton Guillaume Paire ressuscite l’oiseleur de «La Flûte enchantée» pour un tour de chant à la fois gai et mélancolique

C’est la très jolie surprise de l’automne. On attendait un récital léger qui, sur les traces de Papageno, l’oiseleur de La Flûte enchantée, allait attraper, ci et là, des airs du répertoire lyrique pour ficeler un joli collier. En réalité, Le Blues du perroquet, à voir au Théâtre du Crève-Cœur, à Genève, jusqu’au 15 décembre, est plus que cela. C’est la réflexion de trois musiciens trentenaires autour de la puissance du personnage et de l’immobilisme poudré dont peut être parfois victime l’opéra.

Associé au pianiste Adrien Polycarpe et au violoncelliste Florent Chevallier, le baryton Guillaume Paire se glisse dans la peau de l’oiseleur bicentenaire et s’amuse des figures imposées – l’amour bafoué, la virilité puérile, les hauts cris et les coups bas – avec un subtil mélange d’humour et de mélancolie. On rit beaucoup lorsque Le Voyage à Reims, de Rossini, passe par Genève. On rit moins quand le chanteur parle des abus de certaines personnalités du milieu pourtant adulées. De Mozart à Starmania, ces trois ne manquent pas d’estomac.

Les deux papas de Papageno

Une simple ouverture et le cœur est à la fête. Au piano et violoncelle, les premières notes de La Flûte enchantée plongent immédiatement le public dans un total ravissement. Mozart, son génie affolant, qui alterne vivacité et langueur avec tant de facilité. On savoure. Papageno apparaît, entame son air de présentation avec ses cinq notes si caractéristiques à la flûte de pan et, subitement, interrompt sa prestation. «Je peux plus!», lâche le personnage, dépité. «J’en peux plus de ces réductions de versions réduites d’opéra!», poursuit celui qui, depuis sa naissance en 1791, a connu des représentations de La Flûte à «20 solistes, puis 10, puis cinq, puis trois, et, ce soir, à un seul interprète». Tout ça, pour des raisons de budget…

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Papageno est lancé, il ne s’arrêtera pas. Il dit «la relation compliquée» qu’il entretient avec Pamina sous les yeux de la Reine de la nuit, sévère comme une «taulière». L’oiseleur a 228 ans et… deux papas. Wolfi, que tout le monde connaît, et Manu, pour le librettiste Emanuel Schikaneder. Deux papas à la fin du XVIIIe siècle? Guillaume Paire s’amuse du côté avant-gardiste de ces deux artistes. Mais l’oiseleur a le blues, oui, car sa douce lui résiste. De quoi enchaîner avec le si beau «Im Wunderschönen Monat Mai» de Schumann et la salle retient son souffle. Plus loin, le facétieux convoque ses demi-frères, l’insatiable Don Giovanni et le comte Almaviva, «l’enfoiré capricieux», en louchant sur leur aisance avec les femmes. On entend des extraits, fameux, de ces deux opéras et quand Leporello, qui est là aussi, feuillette le catalogue des conquêtes de son maître, une photo de Macron fait s’esclaffer l’assemblée.

Don Profondo aux Pâquis

Même humour farceur lorsque Papageno, pris d’une envie de voyager, chante le fameux air exotique du Voyage à Reims de Rossini – celui où Don Profondo multiplie les accents – et ajoute Genève au rang des régions épinglées. Le moment, virtuose, est livré en complicité totale avec le public.

Elle est là, la force de Guillaume Paire. Installer un lien fort avec l’audience qu’il questionne, interpelle, bouscule et ravit. Comme ce passage croustillant entre le corbeau et le renard, tiré des Fables enchantées d’Isabelle Aboulker. Ou cette autre séquence frisson dans laquelle Papageno, réconcilié avec l’humanité, chante La Quête, le tube de L’Homme de la Mancha, du grand Jacques. Le bonheur est là, à portée de voix, dans l’attachant théâtre genevois.

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Et l’ombre évoquée plus haut? Elle surgit lorsque le trentenaire dévoile les coulisses peu glamours de l’opéra, à l’image de ce directeur corrompu ou de ce chef d’orchestre indélicat. Au départ, on pense que le chanteur plaisante, puis on comprend qu’il est vraiment dégoûté par ces pratiques «connues jusqu’au ministère, mais jamais dénoncées». Après le spectacle, Guillaume Paire confirme: «Il y a une véritable omerta dans le milieu lyrique français. Et les lieux ont beaucoup de peine à sortir du moule consacré. D’ailleurs, le seul théâtre à m’avoir fait confiance pour ce projet, sur la base d’une maquette très sommaire, est le Théâtre du Crève-Cœur. Je peux dire merci à Aline Gampert.» Nous aussi, nous lui disons merci!


Le Blues du Perroquet, jusqu’au 15 décembre, Théâtre du Crève-Cœur, Genève, 022 786 86 00.

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