Scènes

A Genève, La Parfumerie flamboie de mères en filles

Sur la base de témoignages, Michele Millner tisse un spectacle choral qui raconte ce lien sacré. Dix-huit comédiennes et musiciennes embrasent la soirée

«C’est le plus beau spectacle que j’ai vu depuis quatre ans!» C’est peu dire que mon compagnon de soirée a aimé Le chœur des femmes, imaginé et mis en scène par Michele Millner. Et cet enthousiasme masculin torpille de suite la critique facile selon laquelle cette création à l’affiche de La Parfumerie, à Genève, est faite par des femmes pour des femmes.

Oui, les témoignages tournent tous autour du lien sacré et sacrément compliqué entre mère et fille. Oui, sur le plateau, 18 comédiennes et musiciennes, d’ici et d’ailleurs, mènent le bal – et quel bal! – autour de cette histoire vieille comme l’humanité. Mais pas de bastion, ni de position butée. Au contraire, ce qui frappe dans cette proposition à multiples entrées, c’est la finesse des formes, la joie contagieuse et la douceur du trait.

Tout a commencé avec des ateliers d’écriture que Michele Millner, âme souriante du Théâtre Spirale, a menés durant une année dans diverses associations à Genève, comme l’Université ouvrière ou F-Information, pour récolter des témoignages autour de la relation mère-fille. Au terme de ce travail qui, dit la lumineuse chanteuse, s’est déroulé dans «une écoute et un respect infinis, dans les rires et les pleurs aussi», 80 récits de tous les pays racontaient cette épopée. En parallèle, la metteuse en scène a posé la même question à ses comédiennes-musiciennes et, au final, deux tiers des confessions émanent des jeunes artistes présentes sur le plateau.

Etre fille, c’est un métier

Voilà, sans doute, pourquoi ce spectacle est si sensible et si beau. Car, de Safi Martin Yé qui parle en dansant de sa double origine, suisse et burkinabée, à la chanteuse Yaël Miller, qui a dû dealer avec une mère bipolaire, en passant par Iria Diaz, harpiste et comédienne, qui raconte avec humour, mais aussi tristesse, comment sa maman lui a imposé une chirurgie des oreilles décollées, chacune refait le parcours à l’envers et livre les parts d’ombre qu’il a fallu parfois ensoleiller. Etre fille, c’est un métier. Voire une épreuve. En témoigne plus tard cet épisode violent qui restitue le désarroi d’une enfant dont la sœur est décédée d’un cancer et qui, face à ses parents détruits, a vécu sa peine en solitaire. A ce moment, les benjamines de la distribution se tiennent serrées sur le plateau, solidaires, les yeux grands ouverts. Petite grappe aussi fragile et fière qu’une embarcation de fortune en haute mer.

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Sinon, le ton de la soirée est à la joie et au combat. Mais avant encore, ce moment qui fait pleurer. Œil bleu, jolie tête ronde, Mathilde Soutter transite de l’enfant de 4 ans qui défie sa maman à la femme mûre qui veille sur cette même maman qui a perdu son allant. Les phrases sont courtes, faites d’interpellations diverses, parmi lesquelles cette question: comment tu fais pour tenir, toi? Bouleversant moment de bascule où l’enfant réalise la complexité et le poids du rôle de parent. Etre fille, c’est encore un métier, quand la mère veut refourguer à sa descendante une armoire en chêne massif, héritage familial et que l’objet ne correspond plus aux standards des appartements sur le marché. Au comble de l’exaspération, Maud Brulhart n’a pas trop d’un flamenco musclé pour se défouler.

Le deuil, jour après jour

Dans cette création qui mêle monologues et chants collectifs au son du violon, du piano, de la harpe, du saxophone (Emmanuelle Nkowane) et de l’accordéon (compositions d’Yves Cerf), Michele Millner parle aussi du droit à la douleur quand la mort survient. Dans un très beau texte dit par Iria Diaz, la metteuse en scène se souvient que, face à la perte de sa mère, elle n’a pas orchestré de fête joyeuse avec des amis pour célébrer ou pris de médicament pour oublier, mais juste accompli le lent chemin du chagrin, un pas après l’autre, un jour après l’autre.

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Assez de larmes, car Le chœur des femmes où l’on entend encore le chant puissant d’Amanda Cepero est tout sauf un enterrement. On rit beaucoup, notamment grâce à Vicky Papailiou, une découverte qui ne va sans doute pas échapper aux metteurs en scène de la place. Hilarante petite boule d’énergie et musicienne accomplie, cette nouvelle recrue fait un show brillant sur la macédoine de langues et d’accents qui ont teinté sa lignée. Elle est renversante.

On rit aussi lorsque Judith Goudal lance le bébé par-dessus bord et fustige cette pression de maternité que connaissent toutes les jeunes femmes de 30 ans. Et on rit encore, mais de manière plus féroce, lorsque Naïma Arlaud questionne le statut actuel de mère en montrant qu’entre celle qui confie ses enfants à 100% et celle qui ne quitte pas le foyer, il est difficile de trouver son chemin à soi. Ce chœur est soudé et fraternel. Mais sa beauté, c’est aussi de permettre à chacune de faire entendre sa voix.


Le chœur des femmes, jusqu’au 2 décembre, La Parfumerie, Genève.

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