A l’occasion de la remise, le 28 octobre, du prix annuel de la Fondation pour Genève à Patrick Chappatte, «Le Temps» consacre une série d’articles au dessin de presse, à la liberté d’expression et à la carrière de son dessinateur attitré depuis la création du journal. Suivez la cérémonie de remise du prix en direct dès 18h30 sur www.letemps.ch

Depuis bientôt deux siècles, la bande dessinée n’a pas cessé de séduire ou d’offusquer, d’intriguer, d’inspirer, de mettre Genève en effervescence. Dame, c’est bien dans la cité de Calvin que le pédagogue et écrivain Rodolphe Töpffer invente en 1827 un nouveau mode d’expression, qu’il appellera «histoires en estampes». Malgré des éclipses et des chemins de traverse, sa descendance genevoise sera féconde, aujourd’hui plus que jamais et le dessinateur Gérald Poussin le proclame à qui voudra l’entendre depuis qu’il tient un crayon: «Nous sommes tous les petits-enfants de Töpffer!»

N’empêche. Il s’en est fallu de peu pour que Rodolphe ne réserve qu’à un cercle privé et aux élèves de son pensionnat les histoires amusantes qui sortaient de sa plume. Il craint que cela n’altère sa réputation de professeur et se répercute sur ces écrits plus sérieux. « Je me cache pour dessiner. Je vais dans ma cave pour composer mes drôleries » écrit-il dans une lettre à un ami en 1831, citant notamment l’Histoire de Mr Vieux-Bois, qui ne sera publié qu’en 1837, dix ans après sa création. Mais un de ses amis établi à Weimar montre deux de ses manuscrits à Goethe, qui s’enflamme à la vue de cette nouveauté: «Rien de plus fou! Rien de plus étrange!» C’est le déclic et Töpffer fera imprimer en 1833 son Histoire de Monsieur Jabot, suivie de six autres livres de son vivant.

L’album, les cases, l’ellipse, toutes les bases de la BD actuelle (hormis la bulle) sont immédiatement là. L’engouement est immédiat. Tout au long du XIXe siècle, on réédite, à Genève, à Paris ou en version bilingue français-allemand, on imite, on copie, on plagie, on pirate, on s’en inspire, les Américains colorisent… Un certain nombre de ces œuvres resteront à l’état de manuscrits dont on s’amusera en bonne société. D’autres sont diffusées et certaines ne manquent pas de qualités. On peut citer Charles Dubois-Melly, Gabriel Liquier, Henri Hébert… 

Quand Töpffer inspire de Saussure

Des Genevois illustres se frottent aussi aux images narratives: le futur fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure, dessine à l’âge de 17 ans, à la manière de Töpffer, 26 pages des Aventures de Polytychus, restées non publiées (1875). Ferdinand Hodler lui-même, en 1889, livre au journal satirique Le Papillon une séquence de saynètes acides et humoristiques égratignant la Fête des Vignerons. En 1935, deux compositeurs genevois et pas des moindres, Frank Martin et Bernard Reichel, reprennent la tradition «à la Töpffer» sur une centaine de pages avec Le Tombeau de M. Basile, brocardant le milieu des musiciens et surtout la critique musicale. Dans Le Pilori, l’hebdomadaire mussolinien et pro-allemand de l’Union nationale, le grand dessinateur polémiste Noël Fontanet signe trois histoires courtes «à la manière de R. Töpffer», dont Les Amours de M. Vieux-Bois et de Miss Budget (1934).

A la fin des années 1960, plusieurs fortes personnalités issues des Arts décoratifs ou autodidactes se lancent dans le graphisme, l’image, l’animation et la bande dessinée. Ils s’appellent ou se font appeler Poussin, Daniel Ceppi, Aloys, Ab’Aigre; ou Eric Jeanmonod, qui se dirigera vers le théâtre et l’affiche; et les fondateurs du studio GDS qui se tournent vers le cinéma d’animation, Georges Schwizgebel, Claude Luyet, Daniel Suter. Fortes individualités, sur le plan professionnel tant que personnel, ils jouent vite un rôle de catalyseur pour de plus jeunes qui rêvent de les suivre.

Consécration au Musée Rath

Un geste d’abnégation précipitera cette émulation, qui fera boule de neige jusqu’aux générations actuelles. En 1984, le Musée Rath accueille la première exposition officielle de bande dessinée à Genève. Qui inviter? Ce sera Ceppi, Ab’Aigre, Aloys et Poussin, déjà bien établis dans le paysage. Ce dernier négocie et obtient ce qu’il propose: il se contente d’une vitrine, et le mur qui lui est consacré sera occupé par huit jeunes dessinateurs, «qui démontrent qu’il y aurait l’énergie de créer un beau journal à Genève»! Parmi eux, notamment, Eric Buche, Simon, Exem.

Tout s’enchaînera avec les Tirabosco, Wazem, Peeters, Kalonji, Baladi, Reumann, Nadia Raviscioni, Isabelle Pralong, Adrienne Barman, Albertine, puis les plus jeunes, Matthieu Berthod, Sacha Goerg, Leonie Bischoff, Maurane Mazars, dont certains acquerront une stature internationale, Zep en tête. Patrick Chappatte, qui fait de la BD depuis l’enfance et signe Chamô, est primé lors du concours «Calvin revient», en 1985… Ce mouvement peut se comparer à l’extraordinaire engouement autour de Töpffer, qui lui aussi est resté vivace tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle.

Comment expliquer pourquoi Genève accueille tant d’artistes de bande dessinée ? Une conjonction de circonstances joue certainement un rôle, de même que les contacts, les rencontres, les affinités sont facilitées par les faibles dimensions de la ville. La BD genevoise est en bonne partie la fille de l’esprit de Mai 68, de la vague underground et de l’effervescence politico-culturelle des années 1970 et ces artistes sont proches des mouvements de la contre-culture locale, musique, théâtre, festivals, qui s’adressent à eux pour produire des images pour leurs tracts, affiches, programmes. Pas lucratif au départ, mais ces images restent dans l’œil et finiront par attirer des commanditaires plus argentés. La campagne pour la sauvegarde des Bains des Pâquis, en 1988, avec notamment la pieuvre d’Exem, sera un déclic important, au point que l’affiche BD genevoise (culturelle et politique essentiellement) est devenue une tradition. Sur le plan financier, l’affiche est aussi une aubaine: «Si je peux continuer la BD, c’est grâce à l’affiche», dit même Exem. Dans ce domaine, le rôle des imprimeurs a été déterminant, notamment celui du sérigraphe Christian Humbert-Droz, qui s’est mis au service de ses clients quitte à y perdre des plumes.

Le rôle des libraires

Les fanzines, les revues et les maisons d’édition locales ont été essentiels, notamment dans les années 1990 pour lancer une nouvelle génération: AtoZ et sa revue Sauve qui peut, Atrabile et sa revue Bile noire, BüLb Graphix, Drozophile ou l’éditeur Paquet, plus axé sur l’international. Les librairies aussi jouent un rôle important. Cumulus et La Marge, La Malle folle, et surtout Papiers Gras permettent à des néophytes de rencontrer leurs aînés et d’obtenir des conseils, comme le soulignent tant Buche que Simon et d’autres. «Quand j’ai appris qu’il fallait au moins trois ans pour percer, c’était un vrai soulagement de voir que je n’était pas nul de ne pas y arriver plus vite», s’exclame Jhean Khodl, 26 ans. Et il a bien fait de patienter: en ce moment, il travaille sur son premier livre, une bande dessinée sur l’histoire de Plan-les-Ouates, qui sera offert aux élèves de la commune en fin d’école primaire dès juin 2021.

La ville de Genève, depuis rejointe par le canton, a institué depuis 1997 les Prix Töpffer, qui encourage la production locale, sous l’impulsion notamment de Roland Margueron, éditeur et libraire de Papiers Gras. Des bourses sont instituées. Et des filières d’enseignement se sont constituées, qui ont fini par aboutir à la création de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration. Depuis le début, des dessinateurs et dessinatrices sont incorporés au corps professoral, et leur contact direct est précieux pour leurs élèves.

La mémoire de Töpffer n’a guère quitté l’esprit des artistes du crayon et du pinceau: en témoignent le court-métrage hommage de Georges Schwizgebel, Zig Zag, avec les astronomes du Docteur Festus à cheval sur leur télescope volant (1996), la planche de (faux) timbres réunissant 29 «neveux et nièces» de Töpffer (1999), les décors et costumes réalisés par Poussin pour une reprise de pièces de théâtre de Rodolphe au Théâtre de Carouge (2004), jusqu’à la fresque d’Exem et les panneaux de Wazem autour de Töpffer et ses nombreux descendants d’aujourd’hui à l’Hôtel Ibis de Carouge, entièrement dédié à la bande dessinée (2018). On murmure enfin qu’un artiste chevronné planche sur une bande dessinée autour de Töpffer, mais chut!