Scènes

A Genève, Pippo Delbono bouleverse la Comédie

Dans «Orchidées», il mélange actualité, parodie, danse spontanée et témoignages vibrants. Le metteur en scène italien, qui travaille avec des acteurs hors norme, crée toujours un séisme émotionnel

Une cérémonie. Une grand-messe de l’amour universel, du libre-désir et de la fraternité. L’idée qu’il n’y a plus ni handicapés, ni réfugiés, ni privilégiés du Nord, ni défavorisés du Sud, ni hétéros, ni gays. Mais des individus qui ont chacun leur histoire, leurs élans de corps et la peur de la mort. On peut ne pas aimer Pippo Delbono. On peut trouver qu’il en fait trop avec ses films à sensation, ses musiques fortissimo et son goût du mélo. Mais on peut difficilement refuser au metteur en scène italien formé chez Pina Bausch sa quête du sacré. Oui, chaque représentation est applaudie debout par un public bouleversé, car l’homme parle de notre besoin de consolation, notre rêve de réconciliation. Mardi, avec Orchidées, présenté à la Comédie de Genève en ouverture du festival Out of the Box, le maître de l’émotion a une fois de plus donné des frissons.

La force des samouraïs

Out of the box? C’est une biennale genevoise qui propose depuis mardi une semaine de productions de théâtre, de danse, d’arts plastiques et de films incluant des artistes avec un handicap. L’idée? «Considérer le handicap non comme un déficit, mais comme une valeur ajoutée à l’art de notre temps», expliquent les organisatrices. Accueillir un spectacle de Pippo Delbono en guise d’entame est spécialement judicieux.

Depuis vingt ans et sa rencontre dans un asile psychiatrique avec Bobo, pensionnaire sourd, muet et microcéphale, le metteur en scène italien se démarque en intégrant dans sa troupe des personnalités hors norme dont il dit qu’elles ont sur scène la force des samouraïs. Sur le plateau de la Comédie, mardi, on a retrouvé avec plaisir Bobo et ses 80 ans qu’il porte comme un enfant. Son esprit frappeur et sa jubilation explosent à chaque instant. On a retrouvé aussi avec joie Gianluca Ballaré, acteur trisomique qui a déjà marqué de son empreinte Vangelo, dernière création de Pippo Delbono, vue à Vidy en janvier 2016. En tenue de cabaret, coiffe emplumée et boa rouge, en mariée, dans la toge de Néron ou dénudé et blotti dans les bras d’un autre comédien nu lui aussi, Ballaré fascine par sa présence à la fois libérée et butée. Traité ainsi, avec finesse et audace, le handicap est bien «une valeur ajoutée».

La vulnérabilité des déçus

Mais Pippo Delbono n’aime pas être considéré comme le metteur en scène des handicapés. Pour lui, il n’y a pas de handicap, il n’y a que de gens uniques avec des parcours différents. D’ailleurs, si Orchidées parle d’une certaine vulnérabilité, c’est plutôt celle des déçus de la révolution. Tous ces cœurs purs qui ont cru dans une société égalitaire et qui déchantent, chaque jour un peu plus, face à la médiocrité ordinaire. A plusieurs reprises, le metteur en scène, qui commente en voix off tout le spectacle, dit qu’il n’aime pas le monde dans lequel il vit, mais qu’il n’y a nulle part ailleurs où aller. Sa consolation? L’art, qui permet de mettre des couleurs et de la douceur dans ce quotidien brisé par la vulgarité.

Dans le collimateur de Pippo Delbono, on trouve autant la télévision italienne que les tabous sexuels et l’hypocrisie hérités de la tradition catholique de son pays. Mais en même temps, l’artiste voue un culte vibrant à sa maman, fervente catholique décédée récemment et dont il pleure, chaque jour, la disparition. De la même manière, dans une séquence hilarante de play-back dénudé, Pippo Delbono montre son scepticisme face au théâtre de texte, tout en truffant son spectacle des plus grands monologues dramatiques, comme celui de La Cerisaie ou le «To be or not to be» d’Hamlet. L’homme est paradoxal, contradictoire et parfois irritant dans ses raccourcis de l’esprit. Mais il se situe au-delà. Il l’a expliqué, mardi, lors de la discussion qui a suivi le spectacle. Ce n’est pas le théâtre cérébral qui l’intéresse, c’est la fête des sens, l’art des tripes et du cœur.

Rituel collectif libérateur

Et, de fait, on est saisi par sa déferlante d’images et de sons, de danse et de dons. Ce moment, par exemple où, en farandole, les comédiens descendent vers les gradins et invitent le public à faire un geste de la main qui va du cœur, que l’on frappe deux fois, vers le devant. Comme un signe d’apaisement. L’assistance se prête au jeu et le rituel procure un vrai sentiment de libération. Ce moment aussi où, sur fond de corbillard couvert de roses, Bobo en costard épouse Ballaré, promise à la robe gaufrée. Plus loin, une isba sur roulettes vient se planter devant un paysage enneigé et c’est toute la Russie de Tchekhov qui pleure.

Delbono est ainsi. Le metteur en scène peut brosser un tableau kitschissime sans perdre la face, car son curseur est proche du cœur. Orchidées, qui tourne depuis cinq ans, procède d’une logique anarchique, arbitraire, inspirée. Des images d’actu, des parodies d’opéra, des danses spontanées, des textes fondateurs qu’il dit de son timbre envoûtant ou encore des témoignages personnels, comme celui de Grazia, Sicilienne qui a passé ses plus belles années à Christiana, ville dans la ville de Copenhague, atypique et baba. Même s’il se dit fatigué et désenchanté, Pippo Delbono allume un feu partout où il passe. Un brasier d’amour et de fraternité.


Out of the Box, jusqu’au 11 juin, dans plusieurs lieux de Genève.

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