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A Genève, la rencontre de Luther et Gutenberg

En cette année des 500 ans des thèses de Martin Luther, le Musée de la Réforme présente une presse reconstituant fidèlement celle de Gutenberg. Histoires de la foi nouvelle, et du livre qui naît

La nouvelle exposition du Musée international de la Réforme de Genève, en cette année des 500 ans des thèses de Luther, ne manque pas d’audace. Pour sa première réalisation, le directeur Gabriel de Montmollin, depuis cinq mois à la tête de l’institution, aurait pu gloser sur le caractère révolutionnaire de la rébellion luthérienne. Ou courtiser les gueux de 2017 avec les concepts à la mode, parler de Luther comme d’un disrupteur religieux, faire du protestantisme l’uberisation du catholicisme…

Non, Gabriel de Montmollin se salit les doigts, et ses visiteurs le feront aussi, jusqu’au 31 octobre. Pour présenter son exposition, il parle de matière, d’encre, de bois, de plaques en métal. Le clou de la présentation, un peu plus haut que l’original «pour une petite plus-value d’élégance», est une majestueuse presse de Gutenberg, trois mètres en hauteur de bois massif et emboîté, fabriquée par l’Yverdonnois Pierre-Yves Schenker. Il s’agit d’une reproduction de la presse de 1450, basée sur les plans de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert ainsi que ceux du Musée Gutenberg de Mayence, la ville de l’inventeur de l’imprimerie moderne.

Les curieux pourront passer le rouleau sur le marbre d’encre – une liberté avec l’histoire, car les premiers imprimeurs encraient avec de la peau de chien, laquelle est imperméable et ne perd donc pas de liquide. Les amateurs enduiront ensuite une plaque de caractères – autre concession pratique, il ne s’agit pas des caractères mobiles de Gutenberg. Puis ils devront placer la feuille de papier dans la frisquette, la plaque de bois qui se rabat sur le côté; glisser le plateau jusqu’à la première butée; tourner avec force le timon pour serrer le marbre; aller à la deuxième butée, pour la seconde page…

Chaque visiteur peut imprimer deux pages, les chapitres 1 et 4 de la Genèse. Mais aussi, le Musée ambitionne de fabriquer ainsi la totalité d’une Bible, celle dite des écrivains, due aux éditions Fayard. Du 4 juin au 31 octobre, chaque jour, 8 pages seront imprimées. En outre, quatre illustrateurs – John Armleder, Marc Bauer, Vidya Gastaldon et Mai-Thu Perret – participeront à l’aventure, dont la direction artistique relève de Juri Steiner, qui a présidé au centenaire de Dada.

La popularité des psautiers

Les illustrateurs ont fourni des œuvres qui ornent la deuxième partie de l’exposition, consacrée à la «galaxie Gutenberg»: la fameuse Bible imprimée par l’inventeur de Mayence, puis d’autres écrits religieux imprimés à l’époque, un placard, un psautier, une liste des livres interdits – «très intéressant, cela montre ce qui se vendait bien», sourit le directeur. Ainsi que des œuvres qui ont bénéficié de la nouvelle circulation des textes: un Pantagruel, un Atlas de Mercator, L’Eloge de la folie d’Erasme…

Derrière cette presse statuaire et industrieuse à la fois se raconte l’étonnante histoire de la rencontre entre le chamboulement religieux et la nouvelle technologie de communication. A l’heure où chacun pépie sur les réseaux, Gabriel de Montmollin évoque cet «heureux concours de circonstances»: «La Réforme casse un système, elle recrée une communauté horizontale, et elle revient à l’autorité du livre. Le fait de pouvoir distribuer ainsi des livres, des Bibles, montre le lien entre une mécanique et une idée, qui se sont épaulées.»

La presse, comme le Web

Le théologien d’origine neuchâteloise précise: la technique de communication a même dépassé le réformateur. «Les 95 thèses étaient pensées comme une dispute interne à l’Eglise. Mais les imprimeurs s’en sont emparés, les ont imprimées et diffusées…» Il souligne: «La révolution du XVIe siècle est comme celle du Web.»

Des chiffres illustrent le mouvement. Dans la première moitié de ce XVIe siècle, un million de Bibles se sont vendues. Des psautiers se tiraient à 100 000 exemplaires, bien davantage qu’un volume moyen dans l’édition française actuelle. Les experts estiment que, par l’écrit, 20 millions de personnes ont été atteintes par les idées de Martin Luther de son vivant, ce qui est considérable pour cette époque.

Naissance d’une économie

L’imprimeur était aussi libraire, il se finançait par ses impressions qu’il vendait par ballots à des grossistes, lesquels les reliaient ensuite sur les lieux de vente. Il fallait donc que les pages imprimées se vendent. Gabriel de Montmollin détaille: «Il était bien plus facile d’écouler des textes dans l’environnement protestant que sous le strict régime du contrôle des livres par l’Eglise catholique…» Basculement religieux, et naissance d’une économie du livre.

Dans cette salle du musée genevois, la presse de Gutenberg apparaît comme une ancêtre appliquée et fraîche. On la regarde, on la photographie, et on tweete.


En vidéo. Une petite histoire de la Réforme.


A voir

«Print!». Musée international de la Réforme. Du 4 juin au 31 octobre.

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