Nanni Moretti. Sa vespa qu’il promène sur les routes d’Italie, son regard faussement étonné qu’il pose sur son pays frappé de berlusconite aiguë, son humanité profonde qui nous rappelle que rien jamais n’est acquis et qu’il faut se battre pour ceux qu’on chérit. Il est facile d’aimer Nanni Moretti. Des centaines de Genevois s’en sont souvenus, ce week-end, à l’occasion de la venue de ce cinéaste à part, vestige d’un temps où la solidarité et l’accueil n’étaient pas des mots dénués de réalité.

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Accueil? C’est justement le cœur de Santiago, Italia, le très beau documentaire que le public des Cinémas du Grütli a pu découvrir samedi soir, en présence de l’artiste. «En général, je ne fais pas ça, je ne viens pas présenter mes films. Mais une fois, je l’ai fait, je suis allé à Santiago du Chili, et j’ai ramené cette belle histoire italienne», commence le réalisateur, dans son immuable pull rouge et dans une traduction simultanée d’Alfio di Guardo, directeur adjoint des lieux.

Chili-Italie, même combat

«Pour les gens de ma génération, le Chili signifie beaucoup de choses. Lorsque Salvador Allende a été élu en 1970, c’était la première fois qu’un président socialiste arrivait au pouvoir sans une révolution. Il y avait beaucoup de similitudes entre l’Italie et le Chili, deux pays qui comptaient un peu les mêmes partis, de la gauche communiste à la démocratie chrétienne. Dès lors, le coup d’Etat de 1973 et la mort d’Allende ont été un immense choc dans notre pays.»

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Un choc qui s’est traduit de plusieurs manières, informe le documentaire. Déjà, l'Italie a été un des derniers pays occidentaux à reconnaître comme légitime la junte militaire de Pinochet. Ensuite, de nombreux sympathisants sont descendus dans les rues d’Italie pour manifester leur soutien aux Chiliens poursuivis. Enfin, et surtout, l’ambassade italienne située à Santiago a gardé pendant plusieurs mois ses portes ouvertes aux réfugiés politiques, leur évitant ainsi des arrestations, des tortures, voire des assassinats. En fait de portes, les réfugiés sautaient le mur de l’ambassade haut de deux mètres, mais les ambassadeurs les logeaient, les soignaient et les nourrissaient. Plusieurs centaines de militants ont bénéficié de ce refuge inédit et ont ensuite choisi l’asile politique en Italie.

Nationalisation du cuivre

Cette belle histoire de solidarité, Nanni Moretti la restitue à travers des témoignages contemporains – on retrouve régulièrement le cinéaste Patricio Guzman parmi les rescapés – et des images d’archives. Ce qui frappe et a ému le public genevois, samedi soir? La liesse des trois ans durant lesquels, entre 1970 et 1973, Allende a tenté de rendre le Chili plus égalitaire. Accès gratuit aux soins et à l’éducation, distribution de lait pour les nouveau-nés, nationalisation des mines de cuivre à la barbe des entreprises américaines «qui avaient déjà bien profité»: le président socialiste avait des ambitions élevées. Trop sans doute pour la droite bourgeoise qui, raconte le documentaire, a bloqué toutes les denrées de première nécessité et affamé le pays.

Bombardement de la Moneda

Le film montre aussi la violence de l’intervention militaire, le 11 septembre 1973. Une intervention qui est allée jusqu’au bombardement du palais présidentiel, la Moneda, par l’armée de l’air et a abouti à une véritable guerre contre les sympathisants d’Allende. Une violence d’autant plus inutile, observent les témoins, que la gauche révolutionnaire ne comptait aucun corps armé. «Sans armes, la guerre civile ne pouvait avoir lieu. Pourquoi Pinochet s’est-il tant acharné sur nous?» questionnent les rescapés – enseignante, avocat, artiste, entrepreneur, ouvrier, etc. – dont certains détaillent les séances de torture à l’électricité.

Déclin de la solidarité

«Contrairement à l’Argentine, le Chili a mis beaucoup de temps à régler ses comptes avec l’histoire», a expliqué Nanni Moretti en introduisant le documentaire, samedi soir. «C’est qu’en 1990, quand la démocratie est revenue au Chili, Augusto Pinochet a continué à être le chef des armées et a gardé son titre de sénateur à vie…» En revanche, le cinéaste a tenu à souligner le «rôle protecteur et courageux joué par l’Eglise catholique chilienne pendant la dictature». Et, bien sûr, il s’est réjoui de cette «Italie d’autrefois qui avait le sens de l’accueil, contrairement à ce qu’il se passe aujourd’hui». On l’a compris, le réalisateur ne pleure pas que les déboires du Chili. Dans Santiago, Italia, il raconte aussi, en creux, le déclin de la solidarité et du parti communiste dans son propre pays.