Scènes

A Genève, «La Revue 2019» piétine et déçoit

Les costumes épatent et Pierre Aucaigne, en invité spécial, sidère. Sinon, sauf deux exceptions, les sketchs plafonnent et manquent de mordant

Un ballet de jambes fines, des costumes sublimes et Pierre Aucaigne, dans le rôle d’un «gilet jaune» aussi hallucinant qu’halluciné. Telles sont les impressions fortes de La Revue genevoise 2019 signée Antony Mettler. En revanche, côté texte et (im)pertinence du propos, cette cuvée manque singulièrement de mordant. Comme si, entre les notes de frais des conseillers administratifs et l’obstination exécutive de Pierre Maudet, la réalité politique était déjà tellement ahurissante que les auteurs n’avaient pas pu en trouver la portée augmentée. Ainsi, toutes les scènes avec nos édiles sont des pétards mouillés. Heureusement, certains tableaux sociétaux, comme la saturation des trottoirs genevois ou la famille bio, apportent un peu de feu à la soirée.

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Dix-sept. C’est le nombre de professionnels qui, des costumes aux perruques, en passant par les maquillages, travaillent au look des 15 comédiens, chanteurs et danseuses de La Revue. Une mobilisation unique dans la création théâtrale romande et dont le résultat explose à chacun des 11 tableaux, spécialement à travers les tenues sophistiquées des six danseuses emmenées par le chorégraphe Michael Leduc.

Les costumes dessinés par Gilles Lambert profitent aux comédiens. Vincent Kohler est parfait en fillette à couettes ou en mamie baigneuse et, toujours côté queer, Jean-Alexandre Blanchet cartonne en Pamela peroxydée ou en travesti, façon Michou. La très expressive Capucine Lhemanne réjouit en Maya l’abeille, tandis que Mado Sierro alterne avec brio la mine sévère de Sandrine Salerno et la dégaine déglinguée d’une aînée poivrote. D’autres profils réussis? Faustine Jenny campe une statue de la bise joliment soufflée, alors que le nouveau venu, Arnaud Denissel, porte la cravate d’un Pierre Maudet comme la corde au cou du condamné. Laurent Nicolet compose un redoutable agent municipal – on s’y croirait – et Pierre-André Sand ne change presque rien pour incarner Rémy Pagani, politicien généreux… avec l’argent des autres.

Pierre Aucaigne, l’original réjouissant

Mais la palme de la présence en scène revient à Pierre Aucaigne, l’invité spécial de cette cuvée 2019. Dans le rôle d’un «gilet jaune», le comique assure le fil rouge et chacune de ses apparitions sidère l’assemblée. C’est que l’humoriste est faussement brouillon, dépassé par ses propres mains, doigts, jambes et pieds, trébuchant sur les mots ou les appellations et ce principe de confusion ouvre des horizons à la fois hilarants et poétiques. A mi-chemin entre Bourvil et de Funès, le comédien est aussi percutant lorsque, au sein des tableaux, il revient en maire d’Annemasse imbibé ou en Sarkozy surexcité.

Où sont les auteurs?

A ce stade de l’article, il n’a pas encore été question du contenu de La Revue et ce n’est pas un hasard. Alors que l’an dernier, on saluait la vivacité sans concession de nombreux sketchs dont ceux consacrés à la LAMal ou à «No Billag», cette année, difficile de s’enthousiasmer pour des tableaux sortant du lot. Sans surprise, les quatre auteurs (Antony Mettler, Laurent Nicolet, Vincent Kohler et Lionel Rudaz) brocardent avec insistance Pierre Maudet et les notes de frais du Conseil administratif.

Ils évoquent aussi le vernissage du CEVA, les bruyants fêtards de la plage des Eaux-Vives, la Grève des femmes qui voit une parturiente accoucher avec l’aide d’un nettoyeur, faute de professionnelles sur le pont – pas très inspiré – ou la Gay Pride dans laquelle Blocher est recouvert d’un préservatif et Couchepin déguisé en sexe masculin – lourd, lourd, lourd. Aussi lourd d’ailleurs que le sketch consacré aux dérapages de la police dans le milieu de la prostitution, aux Pâquis. L’évocation de ces flics s’offrant des gâteries s’embourbe, se répète à l’infini et la représentation des prostituées en greluches débiles et surexcitées finit même par être pénible.

Deux embellies

Heureusement, deux séquences rappellent l’esprit vif et mordant de l’an dernier. Celle du barbecue familial où des parents beaufs se heurtent à des adolescents très écolos militants, mais pas très conséquents. Et celle de la saturation des trottoirs genevois où, désormais, il est conseillé de rouler plutôt que de marcher. En termes de personnages et de mise en scène, ces deux tableaux sont malins et bien articulés. Sinon, la soirée se déroule mollement, à l’exception des apparitions de Pierre Aucaigne, et l’ennui finit par s’imposer.


La Revue, jusqu’au 31 décembre, Casino-Théâtre, Genève.

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