«J’ai deux amours, mon pays et Paris!» Ce tube de Joséphine Baker, on l’entend à peine dans le spectacle de Safi Martin Yé. Juste quelques accents fugaces, à la fin. C’est que la comédienne métisse – sa maman est Valaisanne, son papa, le célèbre danseur et musicien Paco Yé, était Burkinabé — n’a pas souhaité faire un portrait linéaire de la meneuse de revue qui a brillé dans la résistance politique autant que sur les scènes de cabaret. Dans Je brûle de Joséphine, à voir à La Parfumerie, à Genève, avant Sion, Yverdon et La Chaux-de-Fonds, Safi Martin Yé s’est plutôt inspirée du feu de l’icône afro-américaine pour raconter sa propre émancipation. Joyeux et musical, le spectacle vibre d’une nécessaire colère contre les préjugés paresseux et autres discriminations.

Safi Martin Yé. Son premier solo, Oasis, débordait d’une telle énergie solaire que le portrait s’imposait. Il fallait comprendre à quelle source cette comédienne formée chez Serge Martin puisait son entrain. La jeune femme a alors raconté son double ancrage, romand et africain, les soirées animées à Genève où son papa recevait jusqu’au bout de la nuit, puis sa retraite à Chamoson, patrie de son grand-père, où elle fut la «première tambouriste femme et noire du Valais», au sein de la fanfare du village. Dans ce portrait, Safi Martin Yé disait ne pas avoir de «souvenirs douloureux» liés à son enfance.

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Changement de ton dans Je brûle de Joséphine. Comme si le voile de la pudeur s’était levé. Bien sûr, dans ce spectacle, on retrouve toute l’énergie farceuse d’Oasis, quand, répondant au piano burlesque de Maël Godinat, la comédienne, robe jaune et ballerines scintillantes, se déhanche sur Don’t touch my tomatoes, de Joséphine Baker. Idem lorsque, salopette bleue et gestuelle clownesque, la facétieuse se livre à un festival de grimaces. L’audience rit encore beaucoup lorsque Safi incarne une bourgeoise occidentale d’une autre époque (?), à la fois apeurée et émoustillée à la vue d’un «Noir, très très noir, comme l’océan et très musclé».

Racisme ordinaire

Mais la grimace n’est pas que joyeuse. Après avoir chanté façon petite fille Si j’étais Blanche, titre poignant dans lequel Joséphine Baker dit envier «le teint pâle des poupées», la comédienne se rappelle une anecdote cruelle. Elle a 8 ans, va à l’école à Sion. Un jour, l’enseignante propose aux élèves de composer un manège où chaque enfant prend sur son dos deux élèves plus petits et devient vache, cheval, cochon. Safi n’est jamais choisie et quand, à la fin, l’enseignante l’impose comme monture aux derniers enfants servis, l’un deux s’écroule en hurlant qu’il ne veut pas «monter sur le dos d’une Noire». «C’est la première fois que j’ai compris que je n’avais pas la même couleur de peau», témoigne la comédienne, avant de se lancer dans des faces de folie: pour sublimer ou faire oublier la différence, la petite fille a choisi, elle amusera la galerie!

Etre dans la lumière, vibrer fort, être libre aussi. Safi sait que cette différence lui a également donné des ailes. Elle évoque un karaoké à Séoul, le marché de Ouagadougou, une plage à Bali. Personne ne m’a plus jamais enfermée, semble-t-elle clamer dans sa robe lamée, signée – comme tous les costumes, magnifiques — Samantha Landragin. Pourtant, le spectre du racisme ne lâche rien. Droit derrière, Safi raconte cet épisode sauvage qu’a connu Joséphine Baker, lors d’un tour de chant. Epuisée, la danseuse, alors dans la trentaine, demanda sa grâce au chef d’orchestre. Pour seule réponse, celui-ci augmenta la cadence et envoya sa proie au tapis, écorchée, blessée, humiliée.

Même plus peur

«Tu colonises mon corps, je ferai trembler tes racines», riposte la jeune artiste. Face aux abus, aux attouchements et aux regards libidineux qu’elle a essuyés en tant que femme et femme de couleur, Safi ne tremble plus. «Ma sensualité vous énerve-t-elle? Hors des cabanes honteuses de l’histoire, je m’élève», annonce la comédienne citant la poétesse Maya Angelou, après avoir livré une danse africaine effrénée sur la bande-son de Farafina, le groupe de son père. Dans un manteau frangé et ultra-coloré, elle convoque l’esprit mandingue. Forte de tous ses combats et du parcours héroïque de Joséphine Baker, sa «grande sœur», Safi Martin Yé n’a plus peur.


Je brûle de Joséphine, jusqu’au 2 février, La Parfumerie, Genève. Puis du 20 février au 7 mars, Teatro comico, Sion. Le 20 mars, L’Echandole, Yverdon-les-Bains. Les 1er et 2 avril, Centre culturel ABC, La Chaux-de-Fonds.