Musique classique

Genève se profile comme une plaque tournante de stradivarius

Le promoteur immobilier Olivier Plan vient de s’offrir le violon Madrileno pour 8 millions de francs. Un objet d’exception bientôt tricentenaire, qu’il entend convertir en ambassadeur du bout du Léman. Cette première acquisition doit ouvrir la voie à l’achat d’autres modèles conçus par le célèbre luthier italien Stradivari (avec une vidéo)

Madrileno a trouvé refuge au bout du Léman. Pour au moins dix ans. C’est officiel, depuis quelques jours seulement. L’opération aura coûté 8 millions de francs. Elle est née de la rencontre en janvier dernier du promoteur Olivier Plan avec le virtuose Fabrizio von Arx. Un coup de foudre entre le mécène avisé, le soliste suisse d’origine napolitaine, et un violon issu des ateliers du légendaire Antonio Stradivari. Objectif de ce ménage à trois: faire rayonner Genève à l’international. Pour, à terme, invoquer une pluie d’autres stradivarius sur la cité.

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Longtemps disparu, Madrileno a ressurgi à la fin des années 1950. Il doit son nom à la capitale espagnole, où vivait alors l’un de ses propriétaires, un membre de la dynastie des ducs d’Osuna ou un certain señor Acebal, ami du virtuose ibérique Carlos Sedano. Durant le demi-siècle qui a suivi, le précieux objet a changé de foyer à huit reprises. On en retrouve les traces officielles auprès de négociants d’instruments rares, comme Rembert Wurlitzer à New York (1960) ou John & Arthur Beare à Londres, son précédent titulaire.

Entre les doigts du couple fondateur des Etats-Unis

Madrileno a aussi logé chez John W. Nields (1962), aux Etats-Unis, et chez le chasseur de violons Jacques Français (1969). Il a également séjourné chez le professeur de Harvard Mark Ptashne (1981), puis chez Eric Hurst (1983). Avant d’emménager en 2003 avec la virtuose russe Rimma Shushanskaya, du Conservatoire de Birmingham. L’objet mythique, qui a durant sa longue existence fréquenté les mains expertes du défunt Ruggiero Ricci, aurait également séduit Deborah Read, l’épouse du président américain Benjamin Franklin.

Né en 1720, Madrileno a failli perdre sa tête. Il n’en a pas moins conservé toute sa sensualité. Une délicatesse des courbes ennoblie par un vernis toujours aussi ondoyant. C’est un violon royal, digne représentant d’une illustre lignée d’instruments à cordes frottées. Son père, le luthier crémonais le plus célèbre de l’histoire, l’a élevé parmi 1100 frères et sœurs (violoncelles, altos, violes, basses, etc.). Une famille nombreuse, dont seuls 700 membres ont survécu. Ces derniers valent aujourd’hui une fortune: la cadette Lady Blunt a été adjugée en 2008 à plus de 15 millions de francs, tandis que son aîné l’alto MacDonald a été évalué il y a trois ans à près de 44 millions.

Jusqu’à l’étourdissement sonore

Pour emporter Madrileno, Frabrizio von Arx s’est séparé de son guadagnini (1754), lui-même estimé à près de 2 millions de francs. Olivier Plan, son associé à 75%, a gagé la différence. Y compris les 640 000 francs de TVA, incontournables pour boucler la transaction. «Cette œuvre d’art rarissime date de l’âge d’or des stradivarius. Nous avons fait une excellente affaire», résume le promoteur genevois.

En vertu du pacte actionnarial qui le lie à son mécène, le soliste italo-suisse doit restituer Madrileno en 2027. «J’ai déjà reçu des propositions de rachat, confie Olivier Plan. Mais même au double de son prix d’acquisition, je ne le céderai pas avant l’échéance.»

Fabrizio von Arx, qui s’est lancé dans les études de violon à l’âge de 5 ans, est un artiste précoce. Doublé d’un romantique. «Madrileno est l’aboutissement de recherches de toute une vie. J’ai essayé plusieurs stradivarius, mais cet instrument correspond à ma voix intérieure. Quand je le touche, je sens instinctivement toutes les possibilités d’exprimer mon idée du son, d’en matérialiser l’énergie», commente le virtuose. Un timbre étincelant, à la fois souverain et nuancé. «Madrileno n’est pas un instrument de travail, mais d’éblouissement», assène-t-il.

Un chef-d’œuvre dans une petite boîte

Selon le Napolitain d’ascendance helvétique, les créations du «Jules Vernes» de la musique sonnent et parlent comme des prophètes. «C’est dû au génie d’Antonio Stradivari, qui a anticipé le son du futur, avec des outils puissants et d’une projection parfaite, adaptés à des salles de concerts de plusieurs milliers de spectateurs», relève Fabrizio von Arx.

A l’époque déjà, les rois étaient prêts à se ruiner pour s’offrir un stradivarius. Vivaldi suppliait leur géniteur de venir au palais à Venise. Mais le fabuleux luthier n’en avait cure. Les seuls voyages que le maître italien a faits dans sa vie ont été pour aller chercher des essences d’arbre pour ses créations. Il est le plus souvent resté en Lombardie, dans sa demeure, à fabriquer ses violons. Jusqu’à sa mort, à 93 ans.

Pour Fabrizio von Arx, l’œuvre de Stradivari est métaphysique. «Madrileno et ses semblables ont une âme, qui ne produit pas la même sonorité selon qui en joue», insiste le soliste de Genève. Et ce dernier d’ajouter: «C’est un objet sensuel. On le pose sur son épaule, on l’enlace; tout près des cordes vocales, il devient le prolongement de notre voix. Une fois que l’on est uni à lui, on le sent vibrer, respirer à travers tous ses membres.»

Les mystères génétiques de Crémone

Aujourd’hui, les qualités musicales des stradivarius ne font plus l’unanimité. La magie opère toujours, mais après que ces miraculés de l’histoire ont été passés au scanner et à l’IRM, que le vernis, le tasseau, les éclisses, le fond, les coins, le chevalet, la tête et sa volute, la colle et jusqu’aux techniques d’assemblage des matériaux ont été analysés en détail, ces indémodables ont fini par livrer de précieux secrets. Verdict: leurs qualités auraient été surestimées.

Exit la théorie de la courte période glaciaire, ayant culminé entre 1570 et 1730, qui aurait fortement ralenti la croissance des arbres, conférant ainsi une densité au bois propre à prolonger les résonances et donner de la richesse au son? Idem pour l’hypothèse biochimique, l’hémicellulose de ce même bois ayant été rompue à cause de l’oxydation produite par les pesticides d’antan? Tout comme le postulat mathématique qui consiste à dire que les tracés exceptionnels de Stradivari exploitaient la géométrie issue du nombre d’or? Une expérience scientifique publiée en mai dernier remet en question la suprématie des stradivarius. Des chercheurs franco-américains ont observé, lors de tests à l’aveugle, que de nombreux musiciens préféraient en réalité la sonorité de violons modernes.

Du violon au violon

Absurde et superficiel, d’après Fabrizio von Arx, qui reconnaît toutefois l’existence d’instruments modernes de grande qualité, mais doute que ces derniers parviennent à tenir la distance – en termes de durabilité autant que de performance – face aux stradivarius. «Le son objectif n’existe pas. Mais celui d’un grand stradivarius, couplé notamment au geste du musicien, est unique, estime-t-il. Une telle étude revient à confronter des toiles du Caravage à des œuvres contemporaines. La comparaison est saugrenue.»

La musique classique est un art précaire, souvent confiné dans un univers hermétique et généralement réservé à une élite plutôt vieillissante. «J’entends casser les codes, prévient Olivier Plan. C’est-à-dire mettre des stradivarius à la disposition du public le plus large possible: du prisonnier de droit commun [ndlr: le promoteur est déjà en train d’organiser une représentation en milieu carcéral romand] aux représentants de l’Etat, en passant par l’ouverture de la Coupe du monde de football, jusqu’au pape.»

Un révélateur de potentiels musicaux

A écouter la partition du mécène genevois, Madrileno ne serait que la première étape d’un programme visant à acquérir plusieurs autres instruments d’exception. Objectif: «réunir une importante collection de stradivarius», à en croire Olivier Plan. Projet insensé? «Je plaide pour un renouveau de la musique classique à Genève, en revisitant son financement. Mon rêve est de moderniser le genre, dynamiser son apprentissage et créer une écurie de talents au bout du Léman. La valeur d’un violon est fonction de celle ou celui qui joue dessus, sans quoi le bois durcit et l’instrument meurt», souligne le promoteur.

Olivier Plan se dit déterminé à ouvrir une école pour musiciens d’élite. En priorité à Genève, sinon dans le canton de Vaud. Avec dans l’idée de former un hub lémanique pour stradivarius, lesquels seraient mis à la disposition d’artistes locaux et étrangers à fort potentiel ou ayant déjà le statut de star.

Dans l’attente, Madrileno doit porter seul le message culturel et moral qui lui a été assigné par ses nouveaux propriétaires. «Un tel instrument, comme vecteur de paix dans le monde, est une vitrine idéale pour le canton», commente Olivier Plan. Et Fabrizio von Arx de conclure: «Je suis encore sur mon petit nuage. Je n’arrive toujours pas à croire que je détiens enfin un stradivarius. C’est un privilège exceptionnel, mais aussi une grande responsabilité.»

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