rythmes

  Comment Genève s'est inventée capitale musicale du monde

Il y a 35 ans, une association de passionnés fondait les Ateliers d'ethnomusicologie. Loin de tout exotisme, Arnaud Robert raconte cette histoire avec les musiciens qui l'ont faite, récits de vie, de rencontres, d'échos d'âmes par-delà les kilomètres

Sur un bord de la couverture du livre, aligné à la tranche, on distingue un sous-titre: Une histoire des Ateliers d’ethnomusicologie. Une histoire? L’article singulier paraît étroit pour contenir l’immense chassé-croisé d’artistes et de cultures accueillis par l’institution genevoise qui fête ses 35 ans. Ce seul livre suffit pourtant au journaliste Arnaud Robert, collaborateur du Temps, pour en saisir la substantifique moelle: depuis leur création en 1983, les Ateliers d’ethnomusicologie (ADEM) font se rencontrer le public suisse et les musiques traditionnelles d’ailleurs. Donnés à lire et à voir en images dans cet ouvrage, ils s’incarnent en une tour de Babel chantée, jouée et dansée par un chœur mosaïque de trajectoires migrantes.

Musicien, conservateur au Musée d’ethnographie de Genève, habité par l’Inde, l’Iran, l’Afghanistan et par toutes les formes d’expression qui témoignent d’une tradition vernaculaire, le fondateur des ADEM, Laurent Aubert, avait à cœur de partager ses découvertes, persuadé que l’accès à la diversité culturelle est une ressource de première nécessité pour le maintien de notre humanité.

En 2014, lors des 30 ans des Ateliers: Traditions en fête

Seize voyages habités

Une ambition forte, mais que les circonstances économiques, géopolitiques et culturelles ne cessent de compliquer. De ces considérations a priori abstraites, Arnaud Robert a fait des récits d’une grande subtilité. Seize chapitres thématiques pour seize voyages dispersés sur une cartographie mondiale (Inde, Roumanie, Mali, Afghanistan, Cuba, Mongolie…) mais transitant tous à Genève, ville d’accueil bourdonnante de la diversité de ses communautés.

Seize chapitres à dévorer comme des fictions, qui ne retiennent que les détails, là où se nichent les sentiments universels. L’histoire d’une fanfare roumaine débarquée dans le jardin de Johnny Depp. D’une gamine sino-allemande obsédée par la vision d’une danseuse gitane en robe bleue sur une fresque murale. D’une instrumentiste iranienne qui s’assoit à la table d’un chanteur diphonique mongol. D’une conteuse indienne qui chante même lorsqu’elle rit. D’un djembé cloué au mur, de sa peau, de son bois réduit au silence.

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Frontières et nouvelles technologies

Autant d’histoires fondées sur des rencontres, des échos d’âme, des résonances improvisées et qui font que les Ateliers d’ethnomusicologie ne se réduisent pas à un concept politico-culturel. Ils sont l’application concrète d’un désir d’échange, le reflet d’un monde que les frontières et les technologies ne cessent de bouleverser. «On pourrait imaginer que les Ateliers d’ethnomusicologie relèvent de l’histoire ethnographique, de la conquête et de l’annexion, de l’attrait pour les cultures d’autrui pourvu qu’elles restent à distance», écrit Arnaud Robert pour mieux prouver le contraire, démonstration à l’appui: c’est le cas de l’Ensemble Kaboul, orchestre de musique traditionnelle afghane formé à Genève. Leur disque Nastaran, produit par Laurent Aubert, va les faire jouer dans le monde entier, faisant d’eux les ambassadeurs (encombrés) de l’opposition au régime taliban.

Mondes parfois disparus

Conscient que les musiques voyagent avec leurs interprètes, portées par les vents migratoires et souvent même nourries par les routes de l’exil, Laurent Aubert a permis aux Genevois de découvrir les cultures rapportées qui font de leur ville une capitale mondialisée. Celles qui vivent sur nos paliers, transmises à des générations qui ne parlent pas la langue de leurs grands-parents, mais qui jouent les mêmes instruments, hérités de mondes parfois disparus.

Les percussions d’Italie du Sud, le luth oriental, les danses afro-cubaines, les chorales polyphoniques bulgares ou les danses classiques indiennes sont au menu des cours proposés aux ADEM. Arnaud Robert a consacré un chapitre aux enseignants. Comme la plupart des gens qui traversent l’aventure des Ateliers d’ethnomusicologie, leurs parcours sont des épopées. Les routes qu’ils ont parcourues sont physiques, contraintes par des menaces réelles, ou elles sont intérieures, guidées par les forces étranges de la vocation.


Arnaud Robert commente quatre photos

Les rencontres: Laurent Aubert et Ravi Gopalan Nair face au danseur Krishnan Peruvannan

«Laurent Aubert est tombé amoureux de l’Inde très jeune et, plus tardivement, du Kerala par l’intermédiaire de deux personnalités fondamentales: l’ethnologue amateur Ravi Gopalan Nair et sa compagne la musicienne Parvathy Baûl. Tous deux sont fascinés par leur propre tradition, tout en faisant figure d’iconoclastes. Le dialogue avec Laurent est possible parce que chacun a déjà fait sa part du chemin. Leurs échanges et le pouvoir économique des ADEM vont jouer un rôle important pour la réception et la conservation de leur culture. Au départ, comme souvent, il y a rencontre. Lorsque j’écris dans le livre que «les musiques traditionnelles ne relient pas des peuples mais des âmes», c’est pour exprimer cette idée que l’histoire des arts, ce sont les individus qui la font.

Laurent Aubert a tenu à ce qu’une page entière soit consacrée à la mémoire des morts. Elle signifie beaucoup. Une tradition prospère grâce à ses interprètes. C’est important de ne pas renvoyer seulement des peuples à ses traits communs, à des identités collectives. Il existe des Glenn Gould et des Jimmy Page dans toutes les cultures, et Laurent Aubert est allé chercher ces gens-là. C’est cela, l’humanisme.»

Identités: L’ensemble Benkadi du Burkina Faso devant le palais Wilson

«Avec ce groupe burkinabé qui se produit face au public genevois, on se trouve au cœur de la notion complexe d’identité qui court dans ce livre. L’ethnomusicologie est une discipline qui s’appuie en général sur une quête d’altérité. Mais cette idée que l’autre est radicalement différent de nous peut constituer un problème, surtout si on demande aux musiciens d’enfiler des costumes traditionnels avant d’entrer sur scène. Encore une fois, il n’y a pas d’un côté les peuples archaïques et de l’autre les peuples modernes. Cela n’existe pas. Nos identités sont multiples, diffractées par la mondialisation. Les ADEM embrassent ces métamorphoses avec une certaine jubilation. C’est ainsi qu’une danseuse suisse y découvre la danse kathak, s’installe à Bénarès auprès de son maître et revient se produire sur la scène des Ateliers. La démarche des transculturels, ceux qui adoptent une tradition étrangère, nous permet notamment de questionner le fantasme de l’exotique. Laurent Aubert, lui-même un musicien transculturel qui joue du luth afghan, a toujours laissé de l’espace à des artistes qui stimulaient la notion même d’identité.

Les migrations: Jil Gnawa au Centre de jour de la Croix-Rouge genevoise

«Jil Gnawa est un groupe d’Algériens et de Marocains installés en Suisse. A la Croix-Rouge genevoise, ils sont venus chanter pour des migrants de très anciennes histoires d’esclaves africains. La percussionniste qui les accompagnait est Suisse, spécialiste des rythmes afro-cubains. L’histoire des Ateliers d’ethnomusicologie est remplie de ce genre de voyages culturels, de transmissions paradoxales.

Le risque de l’ethnologie est de vouloir cantonner l’autre à son ailleurs. Laurent Aubert adore les artistes qui viennent de loin, mais il a aussi permis à ceux qui se sont installés en Suisse de poursuivre leur travail de musiciens, favorisant ainsi le maintien de leurs traditions. L’ensemble Kaboul, devenu l’ambassade musicale de l’Afghanistan en guerre, en est peut-être le meilleur exemple.

«Depuis trente-cinq ans que les Ateliers existent, notre relation aux étrangers s’est transformée, la crise migratoire a tout changé. Nous sommes dans une période où les murs s’érigent et les frontières se réaffirment. Assumer la multiculturalité de la Suisse, revendiquer qu’on est un peuple métis, composite, c’est un postulat politique. La musique permet de transmettre quelque chose d’indicible et, dans l’expérience de la migration, il y a beaucoup d’indicible.»

Genève: La chanteuse et joueuse de biwa japonaise Tsuruta Kinshi à la cour de l’Hôtel de Ville

«Cette couverture symbolise, selon moi, la rencontre entre deux classicismes. Kinshi Tsuruta, l’ambassadrice d’une très ancienne culture, sous les façades hyperaustères de l’hôtel de ville. Avec un titre pareil, Genève aux rythmes du monde, le risque était d’associer les Ateliers d’ethnomusicologie à l’esthétique du National Geographic. Il fallait aller à l’encontre des idées préconçues. Les ADEM, ce n’est pas l’Occident qui accueille les sauvages, ni la grande culture qui reçoit la petite.

Genève a toujours eu une ambition disproportionnée. Une ville qui s’est pensée comme cité-refuge, cité-monde, et cette haute perception d’elle-même a eu des conséquences culturelles.

Aussi, quand un ancien baba cool déterminé, Laurent Aubert, vient voir un élu vert, le futur maire de Genève Alain Vaissade, pour lui expliquer qu’il faut mettre ce postulat d’accueil en acte, il est soutenu. Il y avait une véritable cohérence à faire exister une institution de musiques du monde comparable et parfois supérieure à celles des très grandes villes européennes.»

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