Arblinda Dauti, Genevoise qui s’est formée au Cours Florent à Paris, et Nastassja Tanner, diplômée de la Manufacture en 2015, sont deux comédiennes remarquables. Au Galpon, où elles jouent Sœurs de Pascal Rambert, en première Suisse, leur engagement décoiffe. Mais elles sont jeunes, 31 et 30 ans, alors que les rôles très ardus de ce duel familial ont été écrits par l’auteur français pour Marina Hands et Audrey Bonnet, 45 ans chacune et une maîtrise rare.

Et alors? Alors, ça fait toute la différence. Même si les deux comédiennes se démènent sur la scène du théâtre genevois, on peine à croire à leur colère qui, ne cessent-elles de préciser, s’inscrit dans un passé lointain et s’est renforcée au fil des années. Certes, le théâtre est affaire de masques. Un aîné peut jouer un jeune et inversement, si le code est clair. Mais pas avec Pascal Rambert, auteur du magnifique Clôture de l’amour. Ce dramaturge travaille trop sur la personne aux plis près, pour permettre le recours à ce genre de convention. Elidan Arzoni, qui a auditionné 90 comédiennes pour ce rôle, ce qui est très louable, aurait sans doute dû préférer des interprètes quadragénaires, plus compatibles avec l’emploi, et les diriger en puisant dans cette maturité. Car ces deux sœurs, chien et chat, sont le produit de leur vie et de leurs choix. D’où l’importance du temps écoulé, du poids des années…

Combat extérieur versus combat intérieur

Avec Sœurs, texte écrit en 2018, Pascal Rambert chasse deux lièvres à la fois. D’un côté, il évoque les liens d’amour-haine qui se développent dans des fratries très polarisées où l’un(e) réclame l’attention que l’autre ne peut pas lui donner. Sentiment déchirant de non-validation qui condamne la victime à une éternelle frustration. De l’autre, l’auteur français aborde un fossé plus universel: celui qui sépare les êtres engagés, tournés vers l’extérieur et militant pour un monde meilleur des êtres qui, pris dans des souffrances profondes, se débattent sur un front plus intérieur. Selon Pascal Rambert, ces deux courants ne sont pas si contraires. «Je me dois, en tant que raconteur de choses infimes et de choses immenses, de faire face à ce double mouvement», confie-t-il à la journaliste Laure Adler. «Je me dois d’embrasser les deux pôles de cette énergie que l’on voudrait opposer en disant: s’intéresser à soi, ce n’est pas s’intéresser aux autres. Or pour moi le monde est à l’intérieur aussi. Au plus profond de soi.»

Lire aussi: Pascal Rambert: «Si je n’écris pas, je meurs»

Le dramaturge prône donc le rapprochement de ces deux mouvements. Pourtant son texte, très habile et saisissant par ailleurs, s’emploie à creuser le fossé pendant deux heures. Arblinda (les personnages portent le nom des comédiennes) n’a que mépris pour sa sœur cadette, journaliste dont elle fustige la superficialité, le cynisme et le besoin de tout commenter sans jamais s’impliquer. Nastassja reproche à son aînée son engagement pour les grandes causes consensuelles qui la font briller sur les réseaux sociaux sans la mettre réellement en danger. Elle condamne aussi sa propension à s’occuper des autres, des lointains, plutôt que de ses proches en difficulté. Ce duel, qui se déroule sur fond de décès maternel, a lieu peu avant une réunion publique durant laquelle Arblinda souhaite mobiliser l’audience en faveur des réfugiés.

La colère, cet immense défi théâtral

Le propre de ce face-à-face? La colère. Elle est là dès le début et, à part une accalmie durant laquelle les sœurs dansent et chantent en douceur, ne quitte pas le plateau. Or, en théâtre, il faut beaucoup de métier pour distiller une rage sans qu’elle soit pénible et forcée. D’où l’importance du nombre des années évoquée au début du papier. Sans cette maturité et une capacité à incuber le courroux pour le restituer en termes nuancés – la colère peut être froide, rentrée, comme elle peut déferler en hurlements exacerbés, elle peut être lente ou rapide, etc. –, la charge est par trop uniforme. C’est le cas, ici.

Pour le dire simplement, les deux comédiennes sont «à fond» et crient très souvent. Le risque de ce traitement? Que le public se réfugie dans sa bulle et s’éloigne de l’enjeu. D’autant que, vu la jeunesse des comédiennes, il est difficile de vraiment croire à la situation… Rambert et ses longs tunnels d’explications et de revendications est un auteur difficile. Coller à l’âge des personnages aurait déjà facilité la résolution de l’équation.


Sœurs, jusqu’au 1er mars, Le Galpon, Genève