Blondeur vénitienne, physique voluptueux, œil clair, sourire chaleureux. Tout chez Marie-Christine Epiney annonce la douceur. Pourtant, cette enseignante et comédienne genevoise est une femme de combat. Et de convictions. Des qualités qui lui ont permis de lancer il y a vingt ans le Festival d'ateliers-théâtre du canton et de se battre toujours aujourd’hui pour la mise en place d’une maturité théâtre, à l’image des maturités arts visuels et musique, déjà établies. Ces jours, l’humeur est à la fièvre et à la fête, car débute ce jeudi la dixième édition du festival. Soit, sur la grande scène du Théâtre de Carouge, huit troupes d’adolescents pleins de fougue et de talent. Sur les marches du Collège Rousseau, son fief, Marie-Christine Epiney évoque les points forts de ces vingt ans.

- Un Festival d’ateliers-théâtre qui, tous les deux ans, propose à Genève une dizaine de spectacles mis en scène par des professionnels. Comment et pourquoi est né un tel événement?

- Marie-Christine Epiney: Lorsque je suis arrivée au Collège Rousseau, en 1994, j’ai immédiatement voulu promouvoir l’idée d’une maturité théâtre sur le modèle du comédien et enseignant jurassien Germain Meyer, qui l’avait obtenue dans son canton à la même époque. Dès lors, j’ai imaginé montrer au grand public le résultat des ateliers-théâtre facultatifs des collèges comme argument de persuasion. J’ai reçu d’emblée un soutien très vif des Affaires culturelles du canton de Genève, qui m’a seulement demandé d’associer l’université, puis, plus tard, les cycles d’orientation. Le festival est né en 1998 comme la vitrine d’une idée pour très vite devenir un rendez-vous prisé en soi.

- Qu’est-ce qui fait son succès?

- Incontestablement, la fraîcheur, l’engagement et l’excellence des adolescents. Bien sûr, je fais en sorte que l’affiche soit panachée, composée autant de textes anciens que de textes contemporains. Le rendez-vous comprend aussi des stages – d’écriture et de jeu – ainsi que des débats. Mais ce qui séduit vraiment le public, amateur ou professionnel, jusqu’aux techniciens qui veillent sur les spectacles, c’est l’énergie et le respect qui se dégagent de ces comédiens débutants.

- Est-ce à dire qu’il y a autant de spectateurs neutres que de copains, d’enseignants et de parents?

- Non, tout de même pas. Je dirais que 75% du public est relié d’une manière ou d’une autre aux élèves ou au monde du théâtre et un petit quart vient pour le plaisir de la découverte.

- Qu’est-ce que le théâtre apporte de spécifique aux jeunes?

- Deux choses essentielles: de la confiance en soi et le sens de la solidarité, du travail d’équipe. De l’extérieur, on pourrait penser que le théâtre est une histoire d’ego. En réalité, ces jeunes apprennent surtout à s’écouter les uns les autres et à se soutenir. Et puis, ces ateliers leur donnent aussi un accès privilégié à des textes éclairants, qui aident simplement à mieux vivre.

- Justement, à ce propos, y a-t-il eu des cas de censures en lien avec des textes trop engagés ou trop corrosifs aux yeux des autorités scolaires?

- Non. La seule réserve que j’ai rencontrée, c’est celle d’un père qui avait été heurté par le vocabulaire argotique d’un texte de Jacques Probst sur les relations familiales. Sinon, ni les directeurs des écoles, ni le Département de l’instruction publique n’ont été heurtés par les contenus pourtant parfois mordants des pièces proposées.

– Et, de l’autre côté, qu’est-ce que ces ateliers-théâtre apportent aux metteurs en scène qui les dirigent?

- Oh là là, beaucoup, beaucoup de choses! Lorsque j’ai commencé cette activité, il y avait un snobisme parmi les comédiens. Certains considéraient ces ateliers comme du théâtre secondaire. Pourtant, on apprend tellement avec ces élèves! Comme j’ai travaillé avec des étudiants non francophones, j’ai par exemple appris à développer mon imagination pour leur faire comprendre le propos des pièces. J’ai aussi appris l’empathie, car il y a plein de jeunes qui voudraient jouer, mais qui n’arrivent pas à faire passer le texte de leur tête à leur corps. Il faut donc trouver comment atteindre cette alchimie. C’est également une école de la débrouillardise lorsque, comme cette année, dans mon spectacle Clizia, il y a 19 ados pour 10 rôles. Il faut dédoubler les personnages, inventer de nouvelles manières de jouer. Enfin, tout peut toujours arriver avec des élèves pour qui le théâtre est important, mais n’est pas leur métier. Cette activité développe la souplesse et la réactivité.

- Les points sombres de ces vingt ans?

- Il n’y en a qu’un et c’est, nettement, la lourdeur administrative du festival. On ne l’imagine pas. J’ai d’abord fait trois éditions seule, puis, en 2004, j’ai obtenu une décharge de deux heures par semaine ainsi qu’une assistante. Mais alors, je devais encore courir pour réunir les subventions. Enfin, depuis 2011, le rendez-vous reçoit un budget fixe de 80 000 francs et est devenu institutionnel. Après avoir été itinérant, il se déroule depuis lors soit à la Comédie de Genève, soit au Théâtre de Carouge.

- Votre plus beau souvenir?

- J’en ai beaucoup, forcément, car tout ce qui relève du plateau et des jeunes est pur enchantement. Cependant, je dirais cette scène de ménage, dans Arlequin, serviteur de deux maîtres, que j’ai montée en 2015, entre un élève chinois et une élève portugaise. Chacun parlait sa langue, c’était un défi. Mais leurs corps et leurs visages étaient tellement expressifs que tout le monde comprenait. La jeune fille a mis tant d’intensité dans cette séquence qu’elle s’est évanouie en coulisses à la fin du duo. Quand je disais que travailler avec des élèves, c’était vivre de grandes émotions!


De Machiavel à Suzanne Lebeau

Jacques Maître et Dominique Ziegler figurent parmi les heureux enseignants qui dirigent ces adolescents au Théâtre de Carouge. Le programme d’une semaine riche en émotions:

Je 11 mai: Clizia, de Machiavel, Collège Rousseau. Ou les tribulations d’une jeune fille à marier.

Ve 12 mai, à 18h: Le Fils, de Christian Rullier, court-métrage, Cycle de la Florence. Enquête autour des grandes questions existentielles.

Ve 12 mai, à 19h30: Le Bruit des os qui craquent, de Suzanne Lebeau, Cycle de Cayla. Le difficile parcours d’Elikia, 14 ans, victime d’une guerre civile.

Sa 13 mai: Musée haut, musée bas, de Jean-Michel Ribes, Collège Sismondi. Dis-moi comment tu regardes l’art et je te dirai qui tu es!

Di 14 mai: Ça commence par la foudre, de Richard O’Donovan, Collège et Ecole de commerce André-Chavanne. Jouer à se faire peur.

Lu 15 mai: I giganti della montagna, de Pirandello, Uni de Genève. Le fascisme via la fable.

Ma 16 mai: Quai Ouest, de Koltès, Cycle des Coudriers. Deux castes, le même désespoir.

Me 17 mai: Titus Andronicus, de Shakespeare, Collège et Ecole de culture générale Madame-de-Staël. Un sacrifice humain qui laisse des traces.

Genève. Festival d'ateliers-théâtre. Théâtre de Carouge. Du 11 au 17 mai.