Que se passe-t-il lorsqu’on est brutalement poussé hors de notre zone de confort? Est-ce qu’on s’effondre ou est-ce qu’on en sort plus fort? Dans L’Appel sauvage, adaptation pour la marionnette d’un roman de Jack London, Isabelle Matter choisit résolument la seconde option.

Multipliant les échelles et les techniques – poupées à fil, de table, puppets, ou encore ombres et figurines –, la directrice du Théâtre des Marionnettes de Genève raconte l’histoire de Buck, le chien-héros qui passe avec succès d’un salon douillet aux sombres forêts. L’idée avec cette mue animale réussie? Montrer à quel point les humains, eux, ont perdu le lien à la nature qui les a enfantés. Au TMG, avant Nuithonie, à Fribourg, Fanny Pélichet, Joël Hefti et Diego Todeschini animent cette épopée avec allégresse et habileté. Mais, trop sage et prévisible, la mise en scène manque de cette sauvagerie qui est célébrée.

Numéro comique

Isabelle Matter fuit le mélo et les sensations fortes, peu compatibles avec son style épique. Ainsi, quand certains passages de L’Appel sauvage pourraient faire pleurer, comme le moment où l’attelage de Buck est précipité dans le fleuve gelé par deux conducteurs demeurés, la metteuse en scène orchestre un numéro comique. C’est que, dans cette version, tous les humains sont «bêtifiés», à l’image du juge Miller qui, au début de la pièce, court après la «ba-balle» que lui lance sa chienne Mirabelle… Le seul être à deux pattes qui échappe à la satire est Thornton, l’homme des bois qui sauve Buck du naufrage et vit avec lui au rythme des saisons. En même temps, on ne le voit jamais, cet humain qui a du chien. Il est personnifié par sa maison, une petite cabane perdue dans la forêt…

La forêt, cette diablesse

La forêt. Le voilà le personnage central de ce roman de 1903, The Call of the Wild, qui est aussi titré en français L’Appel de la forêt. Au TMG, la forêt imaginée par Fredy Porras est modeste. Elle se résume à un tapis de feuilles vertes recouvrant les trois grandes malles qui symbolisent l’exil forcé que Buck a subi lorsqu’il a été volé dans sa Californie ensoleillée pour être envoyé dans le Grand Nord tirer les attelages des chercheurs d’or.

Au décor de ces vastes espaces, encore suggérés par des ombres de plantes vertes ou une tempête de neige projetée hors d’un frigo, Isabelle Matter préfère la fable. Elle adopte le point de vue de Buck qui parle à la première personne et raconte comment, en faisant meute avec les chiens de traîneaux (marionnettes de Yangalie Kohlbrenner), il a retrouvé les sensations primaires enfouies au plus profond de lui. Ce moment, par exemple, où, amené à se battre contre des huskies affamés, il découvre le goût enivrant du sang. Ou, avant, lorsque enroulé dans «le ventre de la terre» pour échapper au froid de la nuit, il entend la forêt hurler en lui. Sans oublier le feu des campements qui ramène cet animal décidément très savant aux premiers foyers de l’humanité, ceux rougeoyant des hommes des cavernes…

Le grand large

La metteuse en scène considère notre culte du confort et du contrôle comme illusoire, puisque ce «contrôle craquelle de toute part», écrit-elle dans le programme. Elle a tout à fait raison. Mais alors, pourquoi son spectacle est-il si sage, enchaînant chaque séquence didactique comme un train qui entre en gare? Si sa proposition avait été plus imprévisible, plus sauvage, on aurait peut-être, nous aussi, ressenti le besoin de sortir de nos cages dorées pour répondre à l’appel du grand large.


L’appel sauvage, Théâtre des Marionnettes, Genève, jusqu’au 30 janvier.
Le 4 février, Nuithonie, Fribourg.