La vie est une lasagne. Sous une couche, une autre couche et ainsi de suite. Ou la vie est une flèche qui fonce et se fiche dans son destin. Ou encore la vie est une série d’équilibres et de déséquilibres qui débouchent sur une danse sans fin. En tout cas, si on se fie à Makers, à voir jusqu’au 7 novembre au Théâtre Saint-Gervais, la vie avec Juan Loriente et Oscar Gomez Mata fait envie.

Avec eux, c’est une fête de tous les instants où aucun sujet n’est trop grave ou trop léger pour être abordé. On peut parler et rire de tout avec ces poètes aériens qui, du cheval au vélo, en passant par un sublime tableau, déjouent sans cesse la routine du quotidien.

Le réel n’est pas un bloc universel

«Qu’est-ce qu’on regarde quand on regarde?» La forme globale? Un détail? Ce qui se montre ou ce qui échappe? Prend-on le temps ou la liberté de rêver la face B de l’image donnée? Depuis Héraclite, on sait qu’il n’y a pas une réalité, mais des réalités – le fleuve n’est jamais le même, car l’eau se renouvelle sans cesse, a observé le philosophe antique. Malheureusement, Les Lumières ont tant martelé le primat de la raison qu’on peine à admettre cette pluralité. Pour se rassurer, le quidam du XXIe siècle aimerait que le réel soit un bloc compact et universel.

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Dans un duo haletant et souvent hilarant, le Genevois d’adoption Oscar Gomez Mata et Juan Loriente, acteur fétiche de Rodrigo Garcia, s’emploient à montrer que tout n’est que lézardes et éternels recommencements. Avec ces clowns du quotidien, une chaise pliante devient un vertigineux ballet pour maladroit breveté et une voile de parapente, une invitation rose fluo à voir d’en haut nos existences tassées. Donner du relief, revisiter le connu pour trouver son étrangeté, voilà ce que font sans cesse ces deux allumés qui partagent une superbe complicité.

Une étoile à huit pointes

Parfois, les objets d’étude sont triviaux, comme ces vélos qui dévalent les escaliers de Saint-Gervais. Le plus souvent, ce sont des mystères, des abysses. Comme cet étrange sigle qui orne le tapis vert recouvrant la scène et que le public découvre après deux stations de jeu, dans le foyer et le couloir du théâtre.

Sur cette moquette, une spirale entourée d’une étoile à huit pointes résume les étapes de la vie et fait se rejoindre le prénatal de chacun avec son au-delà. L’idée? Montrer que beaucoup se joue en dehors de nous et qu’on a intérêt à accueillir avec gourmandise les imprévus de la vie plutôt que de nous crisper sur une construction chimérique.

L’épaule de la sainte

Un autre moment éclairant? Lorsque Juan Loriente commente Santa Lucia, un tableau bouleversant de Francesco Furini, à voir à la galerie Spada, à Rome et qui, de fait, l’a bouleversé. On y découvre la sainte de dos, qui, raconte la légende, a préféré s’énucléer plutôt que se souiller en épousant un prétendant.

Son épaule ivoire baignée de lumière fascine. Mais que se passe-t-il quand les yeux s’habituent à l’obscurité? Un détail plus sombre pourrait bien faire son apparition… Chercher le sensible sous le sensible, telle est aussi la mission de ces deux histrions.

Le corps qui explose

Mais le rire alors, il est où? Il est partout. Car, à tous moments, Oscar Gomez Mata, plus encore que Juan Loriente, est saisi d’un bouillonnement qui le submerge et explose. Danse avec un parasol à franges sur une musique d’Ennio Morricone, tentative de bricolage qui finit en éruption volcanique: on comprend que la cinéaste Ursula Meier auditionnant le comédien ait observé: «C’est intéressant, mais il y a un peu beaucoup…» Oscar Gomez Mata, présence baroque et foisonnante, pourrait bien souffrir du «syndrome Gérard Depardieu», pouffent les deux facétieux.

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Le spectacle évolue au fil de la représentation. De chaudron, il devient peu à peu carte du tendre qui se déplie avec précaution. On y suit du doigt les échecs, les pertes et les regrets. Ou les considérations plus cryptées sur la lumière et le temps, la supraconductivité. Les choses se posent, les émotions se déploient. Et, après avoir ri avec ces poètes givrés, on soupire à leurs côtés sur les rendez-vous qu’on a peut-être manqués. C’est beau comme une fin de soirée.


Makers, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 7 novembre.