Rarement donnée en concert, la symphonie dramatique Roméo et Juliette est une œuvre difficile à monter. Ni opéra de concert, ni cantate, c’est une pièce avec voix solistes et chœurs qui interviennent à des moments épars. Des pages entières sont dévolues à l’orchestre qui semble dépeindre le destin tragique des amants de Vérone comme des tableaux abstraits en musique. Les deux personnages principaux n’ont même pas de parties chantées: tout est suggéré par l’orchestre et le commentaire des choristes déroulant la trame narrative! Cette partition hétéroclite recèle malgré tout ses moments de gloire dignes du plus grand Berlioz.

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Si l’on salue l’initiative de monter œuvre pareillement exigeante, on regrette que Daniel Harding et l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) n’aient pas eu davantage le temps de répéter en amont du premier concert, mercredi soir au Victoria Hall de Genève… Au-delà des réserves que l’on peut formuler, l’OSR aura brillé par une couleur éminemment claire et latine qui sied à Berlioz. Le pupitre des violoncelles en particulier, avec deux nouveaux solistes aux avant-postes, se couvre de gloire, et on aura apprécié également les innombrables solos aux bois.

Pâleurs et soupirs rentrés

D’emblée, c’est une agitation fiévreuse qui s’empare de l’orchestre. Quelques imprécisions dans les premières phrases aux cordes, très sollicitées, n’ôtent pas à l’interprétation son esprit très berliozien, avec ces passages fugués et ces alliages de sonorités insolites. D’une manière générale, le chef anglais cisèle admirablement les coloris de l’orchestre, fait vivre les silences ponctuant la partition, et fait ressortir les bizarreries de l’instrumentation. Il gagne en raffinement ce qu’il perd un peu en élans incandescents, soucieux d’assurer la conduite de l’orchestre. Il équilibre les forces en présence, y compris dans le finale pompeux.

Ce qu’il aura manqué à ce premier concert à Genève, c’est un supplément d’intensité que le public lausannois aura peut-être vécu le second soir à Beaulieu. Malgré un certain manque d’abandon, on aura goûté aux grands éclats berlioziens sous forme de ruptures à brûle-pourpoint et aux teintes pastel qui caractérisent les grandes plages orchestrales évoquant Roméo seul et la Scène d’amour. Il faut dire que le livret en vers paraît assez désuet aujourd’hui. Mais quel engagement des choristes! Très bien préparé par Marc Korovitch, le Chœur de l’Orchestre de Paris se distingue par l’équilibre des voix et une diction cristalline. Au Victoria Hall, les forces vocales étaient spatialisées, tantôt en petits groupes devant le chef sur l’estrade, tantôt au complet derrière le chef et l’orchestre.

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La contralto Marie-Nicole Lemieux livre une splendide interprétation de Premiers transports. Son timbre chaud et onctueux et le déploiement des lignes vocales sont un envoûtement. Andrew Staples défend très bien sa partie de ténor, alors que le baryton-basse Mikhail Petrenko affiche des insuffisances vocales et paraît hors style. Indisposé (on apprendra le lendemain du concert qu’il était souffrant), il a tenu malgré tout à chanter sa partie vocale pour «sauver» la soirée. Quoi qu’il en soit, un chanteur francophone aurait été plus approprié dans ce répertoire si délicat du point de vue de la prosodie. Du reste, c’est la basse belge Patrick Bolleire qui a été appelée pour chanter à sa place à Lausanne.