Rendu public le 5 octobre dernier, le rapport Sauvé sur les abus sexuels au sein de l’Eglise catholique française est glaçant. De 1950 à 2020, au moins 216 000 mineurs ont été victimes de prêtes, diacres et religieux. Si l’on ajoute les enfants agressés par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Eglise – enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse, etc. – on atteint 330 000 victimes. Et en Suisse? La commission qui enquêtera sur les mêmes faits commence ses travaux en 2022. Rendez-vous dans deux ans pour les résultats, qui s’annoncent sans doute tout aussi sinistres…

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Pour aborder ce sujet lourd, François Ozon a choisi l’affaire Preynat, du nom du prêtre prédateur qui, en mars 2020, a été accusé par un tribunal de Lyon d’avoir sexuellement agressé 70 jeunes scouts entre 1980 et 2000. Grâce à Dieu, qui a d’abord été un film avant d’être une pièce de théâtre, se concentre sur trois de ces victimes, adultes. Alexandre, fervent croyant et père de cinq enfants. François, militant musclé et volontiers «bouffeur de curé». Et Emmanuel, individu perturbé qui n’a jamais réussi à dépasser le traumatisme enduré.

Crimes toujours admis

Au cœur de l’affaire? La prescription. Les deux premières victimes sont trop âgées pour déposer plainte alors qu’Emmanuel ainsi que d’autres cibles retrouvées grâce aux réseaux sociaux peuvent encore mener le cas devant les tribunaux. C’est que, déplore Alexandre, pourtant le plus croyant de tous, l’Eglise catholique tarde à sanctionner le coupable. Lequel, et c’est une curiosité, a toujours reconnu ses crimes. Dès les premières plaintes des parents, Bernard Preynat a en effet toujours admis être malade et préoccupé par ses actes. Autant dire, avec une telle transparence presque perverse, que le diocèse était au courant…

Sur la scène de l’Alchimic, à Genève, avant le Théâtre des Osses, à Fribourg, François Marin a relevé un défi de taille pour monter ce texte: confier à cinq acteurs et actrices les rôles de 32 personnages – membres de l’Eglise, de la police, de la justice, des médias, parents, conjoints, enfants, etc. Parfois, on s’y perd un peu, mais l’essentiel est sauf.

On apprend pas à pas, révélations révoltantes après révélations révoltantes, comment Bernard Preynat emmenait un à un les jeunes scouts de 8 à 10 ans dans un endroit fermé (un labo photo, un bureau), comment il les serrait contre lui, comment il les embrassait en leur disant qu’il les aimait, comment il leur mettait la main dans le slip pour les masturber et comment, parfois, il leur demandait la réciprocité.

Les descriptions sont lourdes à entendre, on ne passe pas une bonne soirée, mais leur répétition est nécessaire, car elle montre parfaitement, à l’usure, dans quel climat oppressant ces jeunes garçons vivaient leur activité de scoutisme.

Bien sûr, le spectacle va au-delà du seul trauma. Très finement, Ozon, qui signe l’adaptation, éclaire tous les freins à la libération de la parole et à la réparation. Les parents, déjà, qui alertent le diocèse mais ne déposent pas plainte. Philippe Barbarin, cardinal de Lyon, qui entend et comprend la détresse des victimes mais ne dépasse pas l’intouchabilité de l’Eglise. L’avocate qui part perdante, alors qu’au final le cas sera gagné. Ou encore le frère d’un des garçons harcelés, incommodé par le tapage provoqué. Ne rien dire, ne rien bousculer. Préserver le confort, même si ce confort dissimule une infamie. Dans cette pièce, on mesure très bien à quel point les agressés ont dû prendre sur eux, une fois adultes, pour mener leur combat.

Des comédiens très justes

Dans l’expression de cette exaspération, Frédéric Lugon fait des merveilles. Après avoir incarné en début de représentation le cardinal Barbarin sourd aux requêtes, il compose François, le militant musclé et, dans ses élans contrariés («je veux juger une institution et non un homme»), donne parfaitement à voir les brimades reçues par ceux qui osent parler. Sylviane Tille est très touchante aussi, dans le rôle de la mère d’Alexandre rongée par la culpabilité. Certes, elle a alerté les autorités de l’Eglise au moment des faits, mais elle n’a pas porté plainte et s’en veut quarante ans après.

Yann Pugin utilise sa douceur naturelle pour incarner la mère d’Emmanuel. Une femme pieuse qui s’enferme dans son univers imaginaire. Mais, évidemment, c’est dans le rôle du Père Preynat que le comédien fribourgeois est le plus saisissant. Car il le joue sans malice, sans insister sur sa perversité, et c’est troublant. Sabrina Martin alterne aisément les rôles d’ado, de flic, d’épouse inquiète… et s’illustre dans celui d’Emmanuel, cette victime dite «zèbre», c’est-à-dire un être surdoué-décalé qui, de fait, marche de chaise en chaise sur la scène de l’Alchimic pour évoquer cette impossibilité à reprendre pied après ces années de harcèlement.

En boule sur le plateau

Enfin, Christian Cordonier ouvre les feux avec Alexandre, ce père de famille qui occupe la position la plus inconfortable. Il veut continuer à croire dans la foi catholique alors que l’Eglise le nie dans ses besoins de vérité et surtout de destitution du coupable. A de nombreuses reprises, le comédien se recroqueville en boule sur le plateau. Belle manière de montrer que, lorsque la vérité est bafouée, l’être humain, même adulte et accompli, se sent terriblement infantilisé et démuni.


Grâce à Dieu, jusqu’au 18 novembre, Alchimic, Genève. Du 26 novembre au 12 décembre, au Théâtre des Osses, Givisiez-Fribourg.

Mercredi 10 novembre à 20h30, au Théâtre Alchimic, débat avec François Marin, metteur en scène de «Grâce à Dieu» et Pascal Desthieux, abbé et vicaire épiscopal à Genève.