On a tous rêvé de faire ça au moins une fois. De dire tout haut, en pleine séance ou en plein repas, ce que l’on pense tout bas. De le hurler même, voire de le danser. Dans La Poésie de l’échec, surprenant spectacle à voir à l’Alchimic, à Genève, jusqu’au 24 octobre, les membres de la famille Keller font ça tout le temps. Soutenus par Julien Paplomatas, un beatboxer sidérant, Juliette, Antoine et leur mère Alice n’arrêtent pas de sortir du cadre pour exprimer avec fougue ce qu’ils ressentent au-dedans. A l’écriture, à la mise en scène et au jeu, la Fribourgeoise d’adoption Marjolaine Minot révèle un formidable tempérament.

Une femme qui cache son chagrin d’être trompée sous un sourire figé. Une fille qui souffre d’être transparente et aimerait être écoutée. Un fils assigné aux études de droit alors qu’il rêve de devenir maître nageur… Dans la famille Keller, personne n’est là où il devrait être et chacun simule un faux bonheur. Jusqu’au moment où, un soir d’anniversaire, les masques tombent et la parole se libère.

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Un beatboxer de folie

Mais avant, et c’est à ce titre que le spectacle surprend et séduit, tous les sous-textes sont l’objet d’une bulle temporelle durant laquelle les personnages expriment leur ressenti enfoui. Dans ces paysages mentaux, on voit par exemple Antoine (le très élastique Florian Albin) écrasé par son père qui lui assure qu’il ne sera jamais avocat, puis aux prises avec mille amoureuses improbables issues des applis de rencontre et enfin en sauveur des plages nageant au secours de jeunes filles en détresse.

Chaque fois, l’action fantasmée est accompagnée au souffle près par les effets sonores du beatboxer Julien Paplomatas, alias Speaker B, un pro du genre. L’opération, qui se répète avec la mère et la fille, raconte parfaitement le bouillonnement intérieur.

Des effets, mais pas trop

Mais ce qui est bien pensé et pesé, c’est qu’à la mise en scène qu’elle partage avec Günther Baldauf, Marjolaine Minot, qui joue aussi la mère, une thérapeute et la grand-mère, ne se contente pas de ces effets qui pourraient lasser à la longue. Plus la parole se libère et plus les personnages se confient en solitaire au fil de monologues touchants. Le sien, en tant que femme qui a cru bien faire en traversant son cocufiage sans mot dire, ni maudire et celui de Juliette, en petite fille chérie de son papa, sont spécialement bouleversants.

La jeune Christa Barrett, qui joue Juliette, est aussi très drôle lorsqu’elle interprète Ruth, la compagne cachée du mari adultère, laquelle, et c’est une bonne idée d’écriture, est aussi sympathique que pragmatique.

Marjolaine Minot, Parisienne et descendante de Racine – quand même! –, a fréquenté l’Ecole Dimitri, au Tessin, comme Christa Barrett. D’où son attention au langage du corps et aux effets visuels. Au-delà du son qui est un quatrième comédien, les lumières de Jay Schütz contribuent également à l’efficacité des bulles dramatiques. L’Alchimic, qui était plein jeudi dernier – ça fait du bien! –, ne s’y est pas trompé. Les comédiens et le beatboxer ont eu droit à un petit triomphe mérité.


La Poésie de l’échec, jusqu’au 24 octobre, Théâtre Alchimic, Genève