Scènes

A Genève, un spectacle monarque donne des ailes

Etes-vous un papillon? A La Parfumerie, une création coécrite par des metteurs en scène malien, mexicain, québécois et suisse et jouée dans ces quatre pays pose la question avec passion

Quatre auteurs de quatre pays différents pour un texte qui mêle trois histoires et qui, joué sur trois continents, est chaque fois adapté au lieu de la représentation. Depuis trente ans qu’il crée à Genève, Patrick Mohr a déjà prouvé son intérêt pour l’ailleurs. Afrique en tête, le metteur en scène-voyageur a l’ouverture chevillée au corps. Avec La Traversée, le projet est encore plus ambitieux en matière d’abolition des frontières. Voyez plutôt.

Ce texte, qui raconte des arrachements et des retrouvailles, est le fruit d’un travail collectif réunissant le Québec, le Mali, le Mexique et la Suisse. Depuis trois ans, les metteurs en scène travaillent à l’écriture et à la mise en forme d’un spectacle qui est modifié selon le lieu où il est joué. Certains comédiens ou musiciens, comme le génial Hamadoun Kassogué, sont présents durant toute la tournée, mais le récit varie en fonction des publics visés. A La Parfumerie, ce spectacle, qui marie jeu direct, conte, marionnettes, musique et mapping, explore en particulier les papillons migrateurs et les mondes invisibles.

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Etes-vous un papillon? Et si oui, vous êtes-vous déjà rêvé(e) en monarque, ces spécimens migrateurs qui, par millions, accomplissent jusqu’à 4000 kilomètres pour rejoindre leur lieu de reproduction. Dans La Traversée, Marie, une jeune Québécoise atteinte d’un cancer, se voit comme la leader d’une de ces colonies orange et enseigne à Pangée, son amoureux tourmenté, l’art d’abolir l’espace-temps. Mort ou vivant, quelle importance puisque chaque être évolue dans plusieurs dimensions en même temps? dit en substance la jeune fille (Mathilde Addy-Laird, lumineuse). Son compagnon (Iannicko N’doua, brillant) a de la peine à saisir ces notions, d’autant qu’il est habité par la colère et le rejet de la société.

L’armée comme école de vie?

Son père, ambassadeur malien au Canada, a une idée. Et s’il confiait son fils rebelle à l’armée de son pays pour le recadrer? Fuyant cette curée, Pangée fera son éducation en puisant à d’autres sources, plus inspirantes. L’Afrique est aussi présente dans un récit fondateur raconté par Hamadoun Kassogué au fil de la soirée. Transformé en griot et accompagné par des musiciens qui jouent de la flûte, de la calebasse et de la kora, le conteur retrace le parcours de jumeaux, enlevés par une tortue et un vautour à peine nés et qui se rejoignent, adolescents, pour rechercher leur maman. C’est déjà en soi une belle histoire de patience et d’obstination. Mais elle prend encore de l’ampleur à travers les superbes marionnettes colorées et articulées d'Iker Vicente, artiste basé à Mexico.

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Après le spectacle, il faut d’ailleurs attraper Kass’(c’est le petit nom de Hamadoun Kassogué) dans le foyer pour lui demander de raconter les ateliers de création de marionnettes qui se sont déroulés «à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, par 45° et ensuite sur les berges du lac Castor, par -30°». Le voyage continue hors plateau avec ce comédien hors du commun qui a travaillé avec Peter Brook, Patrick Le Mauff et Wajdi Mouawad.

Imaginaire animalier

Cuir, peau de chèvre, os, bois et toutes sortes de matériaux composent ces marionnettes géantes, capables de conseiller les hommes au moment clé. On peut ne pas partager cet imaginaire qui confie à des esprits animaliers le soin de nous orienter, mais difficile de résister au charme des chants et des récits imagés. Des images, il y en a à foison dans la version locale mise en scène par Patrick Mohr. Des papillons, des ombres, des chemins tracés sont projetés sur un rideau – le mapping est signé Camille Lacroix –, tandis que Michel Faure a imaginé les lumières et Normand Blais, cette roue magique qui sert de décor.

En Afrique, le public interpelle les comédiens

Comme le spectacle a déjà été joué au Mali, sous la direction de Hamadoun Kassogué, et au Québec, sous la direction d’Hélène Ducharme, on demande au comédien malien les différences qu’il a observées. «En Afrique, tu joues sur les places publiques, sans moyens techniques. Il n’y a donc pas de projections comme ici, à Genève. Tu dois t’imposer parce que les spectateurs continuent à parler et souvent, ils te disent que ce que tu racontes n’est pas vrai. Au Mali, on a imaginé une version où le conte africain prenait plus de place. Au Québec, on a concentré le récit pour un jeune public. Les deux ont été très bien reçus.»

Et à Mexico? Comment le comédien va-t-il faire pour jouer là-bas, alors qu’il ne parle pas espagnol? «On réfléchit à une traduction sur le plateau, répond l’intéressé. Peut-être une ombre ou un autre conteur à mes côtés. En même temps, les mots ne sont pas si importants, reprend Kassogué. Le visuel, la musique, l’expression du jeu et les chants sont déjà des vecteurs de sens et d’émotion puissants.» C’est vrai, quand on sort de ce spectacle très riche, on est rempli et réjoui.


La Traversée, jusqu’au 21 avril, La Parfumerie, Genève.

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